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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 11:52

moissons-du-futur.jpgL'agriculture sans pesticides et sans intrants chimiques extérieurs est-elle possible ? Surtout, permettrait-elle de nourrir la planète ? C'est en participant à un débat avec le ministre de l'agriculture, Bruno Le Maire, et le président de l'association nationale des sociétés alimentaires, qui défendaient une réponse négative, que Marie-Monique Robin a eu l'idée de cet essai. Car après avoir enquêté sur Monsanto et sur les poisons au quotidien, elle est persuadée que l'agriculture intensive et chimique n'est pas une réponse appropriée.

 

Alors, est-il possible de nourrir toute la planète en faisant une agriculture propre ? Pour les défenseurs des engrais et de la productivité, la raison principale de l'échec de cette agriculture sans apports extérieurs est liée à la diminution irrémédiable des rendements. Avec une population qui s'accroit, c'est selon eux intenable. La journaliste, en parcourant la planète et en rendant compte de diverses expériences, essaie de prouver le contraire, et y parvient avec brio.

 

Au niveau théorique, elle s'appuie sur les travaux des rapporteurs de l'ONU pour le droit à l'alimentation, Jean Ziegler, puis Olivier de Schutter. Ils défendent l'idée que la politique agricole menée aujourd'hui par l'ONU et son antenne spécialiste des questions d'alimentation, la FAO, ont pris le mauvais chemin. Leurs rapports sont cinglants et démontrent, exemples à l'appui, que toutes les expériences issues de la révolution verte (mécanisation à outrance, productions aux rendements élevés, utilisation massive et irraisonnée d'engrais) sont des échecs : le niveau de production a baissé, les paysans n'ont plus les moyens de vivre de leur travail et les famines n'ont pas disparu.

 

Marie-Monique Robin part à la rencontre de ces agriculteurs qui ont choisi des voix alternatives pour produire. Comme ces paysans du Mexique, qui ont abandonné la monoculture du maïs pour revenir à la pratique ancestrale de la milpa. Le principe est de mélanger sur une même parcelle du maïs, des haricots et des courges. L'eau est retenue plus facilement au sol, ombragé par les feuilles de courge. Les parasites s'attaquent un peu à chaque type de récolte, et ne détruisent pas systématiquement toute une plantation. Et les paysans bénéficient d'une alimentation diversifiée.

 

Son voyage au Malawi est également très enrichissant. Elle découvre comment l'association de différentes plantes permet d'offrir des protections naturelles face aux insectes. Ces derniers sont attirés par les plantations en bordure de champ et n'attaquent pas les plants de maïs. Ces différentes techniques permettent aux paysans de vivre et même de vendre une partie de leur production.

 

Mais la journaliste ne se limite pas aux pays en voie de développement. En Allemagne, elle va à la rencontre des précurseurs de la biodynamie, pratique naturelle qui intègre les phénomènes cosmiques. Une de leur théorie est que le labour est une hérésie, source de fragilité, de stérilité et d'érosion des sols. Ils laissent se développer un humus aux pieds des plantes qui crée une terre fertile, aérée et pleine de vie. Et ceci permet  aux cultures de mieux résister en cas d'événements climatiques inhabituels, qui sont relativement nombreux et dévastateurs pour l'agriculture conventionnelle.

 

Par ce tour du monde agricole (Marie-Monique Robin se rend également aux Etats-Unis ou au Japon, pour rencontrer les héritiers du l'inventeur du concept des AMAP), elle donne à voir la diversité des pratiques agricoles, mises à mal par les industriels qui brevètent les semences à tour de bras. Elle n'oublie pas non plus, dans la seconde partie de l'ouvrage, de replacer tout cela dans une perspective plus large. Si certaines grandes fondations humanistes, comme la fondation Bill Gates, s'engagent dans le développement de l'agriculture en Afrique, ce n'est pas seulement pour le bien-être humain. Car ces fondations ont des liens financiers avec les semenciers, et les techniques agricoles prônées sont loin d'être les plus efficaces. De même, les traités de libre-échange, notamment en Amérique du Nord, sont dramatiques pour les petits paysans qui ne peuvent pas faire face aux conditions imposées par les firmes. C'est ainsi que l'ALENA a conduit à la famine une partie du monde rural mexicain.

 

Face au discours ambiant qui claironne que le bien-être passe nécessairement pas des évolutions techniques et qu'il ne faut pas être rétif à l'inconnu, cet essai est une formidable source d'inspiration pour se rendre compte qu'il faut parfois dire stop. L'agroécologie, concept plus large que la seule agriculture biologique, est une vraie science qu'il faut maîtriser et le vivant, plus vivace et inconnu que la technique, est une mine inépuisable de connaissances. C'est en partant du vivant que l'être humain pourra continuer à vivre correctement sur Terre, pour lui et ses congénères, mais aussi pour ses descendants. Alors, cela passe certainement par une moindre consommation de viande, une modification de nos habitudes alimentaires, mais il parait évident que seul le collectif permettra de résoudre les défis qui se posent à l'humanité. Marie-Monique Robin signe une nouvelle fois une enquête primordiale et passionnante sur un des aspects essentiel de la vie humaine : comment nourrir la planète correctement ?

 

Les moissons du futur, comment l'agroécologie peut nourir le monde de Marie-Monique Robin

Ed. Arte - La découverte

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 14:12

revue-xxi.jpgUne fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'un ouvrage que je n'ai pas encore lu. Il s'agit du numéro de printemps de la revue XXI. Revue documentaire, qui a pour objectif de faire découvrir des pays méconnus, des situations personnelles avec une ambition artistique. Les moyens utilisés sont divers : récit, interview, bande-dessinées, photo-reportage.

 

Et comme les supports, les thèmes abordés sont extrêmement larges. Dans le numéro d'hiver 2012, il était question de la relation des individus à la justice (magnifique premier article qui se lit comme une nouvelle sur le parcours d'un avocat avec son client), des transports routiers dans le sud de l'Afrique, de littérature turque avec Orhan Pamuk, de l'entrée dans un couvent d'une jeune américaine. Il y a aussi une dimension historique avec la description de la Grande famine qui a touché la Chine dans les années 50, et une dimension artistique avec cette troupe qui monte au Cambodge la pièce d'Hélène Cixous consacrée au roi Sihanouk.

 

A chaque fois, ce sont des regards décalés, hors des sentiers battus et avec une vraie exigence artistique, avec notamment de très belles illustrations pour chaque article. La longueur des articles permet d'aborder les sujets dans leur diversité ou de suivre en longueur un protagoniste, comme cette chauffeur de poids lourd en Afrique du Sud. C'est souvent passionnant et très éclairant sur l'état du monde.

 

Alors, je ne peux que vous inciter à découvrir ce nouveau numéro, qui nous emmène à Davos avec Emmanuel Carrère, au Yémen pour découvrir la condition féminine, à la frontière mexicaine avec Jonathan Littel ou dans un lycée du Jura. Mais encore en Afghanistan sur la trace des migrants clandestins, en Espagne pour la crise l'immobilier ou chez Michel Drucker (avec un article qui a l'air assez croustillant). Vraiment, cette revue est une très belle réussite (qui a déjà fait ses preuves auprès des lecteurs avec de très belles ventes, mais ce n'est pas une raison pour ne pas en parler !)

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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 07:04

revolution-tunisienne.jpgUn petit regard dans le rétroviseur est parfois intéressant, surtout quand les événements sont tellements forts et rapides qu'il est difficile d'avoir une synthèse précise. Un an après la révolution tunisienne qui a amené le renversement de Ben Ali, je me suis donc plongé dans ce récit signé Olivier Piot. Grand reporter notamment au Monde Diplomatique ou à Géo, l'auteur a passé début janvier 2011 une dizaine de jours en Tunisie, entre le 4 et le 14 janvier. Soit entre le décès de Mohamed Bouazizi, le jeune homme qui s'est immolé fin décembre, et le départ pour l'étranger de Ben Ali, en toute discrétion.

 

Olivier Piot fait le choix de s'enfoncer dans l'arrière pays tunisien. Il quitte la côté touristique (Tunis, Carthage, Tabarka), lieu de vie des classes moyennes, et se rend dans les villes ouvrières du centre :  Gafsa, Tozeur, Sidi Bouzid (là où tout a commencé). Ces villes sont le centre de la contestation, là où les ouvriers des mines de phosphate et les marchands ambulants se mettent les premiers en mouvement. Il est d'ailleurs intéresssant de voir que le mouvement révolutionnaire, qui va toucher tout le pays, prend peu à peu, chacun comprenant que Ben Ali, celui dont il ne faut pas parler en public, ne pourra pas ramener la paix dans le pays. Il est d'ailleurs intéressant de noter quelques signes avant-coureurs, comme ces autres immolations qui ont lieu en Tunisie en 2011.

 

Olivier Piot prend des risques lors de son périple. Il photographie alors qu'il n'a pas le droit et manque de se faire massacrer par la police locale, ne devant son salut qu'à la puissance de sa voiture de location. Il décrit également l'histoire de ce pays, indépendant devient 1956 mais vite mis sous la coupe de Bourguiba puis de Ben Ali, après son coup d'état de 1987.

 

Cette plongée dans ces événement primordiaux pour l'avenir de la Tunisie est intéressante. Si le récit s'arrête en mars 2011, soit dans les premiers temps du nouveau régime, des élections ont eu lieu depuis, menant au pouvoir le parti islamiste Ennahda, se déclarant proche du parti turc au pouvoir, l'AKP. S'il ne faut pas anticiper le pire pour l'avenir politique de la Tunisie, le lecteur comprend facilement, après ce rapide récit et ce survol de l'histoire tunisienne, que le chemin vers la démocratie sera long et les embûches nombreuses. C'est au peuple tunisien de continuer le mouvement d'émancipation débuté il y a un an, et d'être vigilant quant aux orientations qui seront prises.

 

La révolution tunisienne - dix jours qui ébranlèrent le monde arabe d'Olivier Piot

Ed. Les petits matins

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 07:30

adieu-a-la-croissance.jpgEn cette période de cris d'effroi et de larmes de crocodile face à la perte du triple A, il est urgent de se plonger dans des ouvrages donnant une autre vision de l'économie. Lire les écrits de Jean Gadrey est une bonne opportunité pour remettre en perspective tous les discours actuels sur la crise, l'état de guerre qui nous menace et la religion de la croissance.

 

Jean Gadrey, spécialiste de l'économie des services et des indicateurs de richesse alternatifs au PIB, présente les raisons pour lesquelles la croissance ne doit pas être l'alpha et l'oméga de la politique économique. La première question qu'il pose est de savoir si la croissance permet le développement humain (durée de vie, scolarisation,...). En analysant les résultats sociaux de nombreux pays en fonction du PIB par habitant, il en arrive à la conclusion qu'une hausse permanente du PIB ne permet pas une hausse proportionnelle des performances sociales. Pire, il montre qu'il existe un seuil au-delà duquel la croisssance du PIB est déconnecté des conséquences sociales.

 

Il s'attaque ensuite à la question inévitable : la fin de la croissance signifie-t-elle la hausse du chômage ? Pour Gadrey, cela ne signifie pas nécéssairement fin de l'emploi. Il faut réorienter l'emploi, vers plus de solidarité, plus de développement durable (énergies renouvelables), plus de coopération, en opposition avec la politique actuelle de concurrence. Les limites du calcul du PIB (qui considère les activités de dépollution, faisant suite à des activités polluantes comme deux activités créatrices de richesses, alors que l'environnement est démoli) font qu'un redéploiement des activités vers l'économie sociale et solidaire (associations, coopératives,...) n'aura pas d'effet positif sur la croissance, mais aura des effets positifs sur l'emploi.

 

Fondamentalement, Jean Gadrey prône le "mieux-être" face au "plus-avoir". Il répond également à l'autre question inévitable liée à la croissance : les pays pauvres ne vont-ils pas être les premiers à payer les conséquences d'un arrêt de la croisssance ? Gadrey défend l'idée qu'il est primordial pour eux de les diriger vers une économie qui ne met pas en avant la croisssance du PIB. Il cite quelques exemples montrant que les pays en développement intègrent cette réflexion, parfois plus que les pays occidentaux. Ainsi, la réserve pétrolière de Yasuni, en Equateur, a été enlevé aux prédateurs financiers pour préserver l'environnement exceptionnel du lieu, avec un savant et habile mélange de compensations financières pour les habitants.

 

Pour Gadrey, le capitalisme, même réformé, ne peut pas être la base du nouveau système durable et viable. Et c'est cet élément de réflexion qui manque à de nombreux programmes politiques. Jean-Luc Mélenchon, avec la planification écologique, a pris ce sujet à bras le corps, et semble le mieux à même pour développer un tel changement structurel.

 

Le blog de Jean Gadrey

 

Adieu à la croisssance - Bien vivre dans un monde solidaire de Jean Gadrey

Ed. Alternatives économiques - Les petits matins

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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 07:24

traitres.jpgAttention, billet paradoxal ! Car il sera question de sociologie, de la part d'un très bon sociologue actuel spécialisé dans les questions de la classe ouvrière et de l'accès au monde du travail des jeunes (Stéphane Beaud). Mais il sera aussi question de football, et tout cela dans le même ouvrage. Le sujet auquel Stéphane Beaud s'est attaqué : la grève des joueurs de l'équipe de France l'an dernier, lors de la Coupe du Monde 2010. Stéphane Beaud s'intéresse à la folie médiatique qui a suivi cet événement somme toute mineur. Cet événement, et les reprises faites par les média, m'avait à l'époque sidéré : pourquoi tomber à bras raccourcis sur des joueurs qui expriment un mécontentement contre des méthodes journalistiques plus que douteuses ? Stéphane Beaud plonge dans les relations footballeurs/journalistes et dans le cursus de formation des joueurs pour tenter d'expliquer (et non de justifier, nous sommes d'accord) ce mouvement et sa réception en France.

 

Je ne ferai pas une analyse détaillée de l'ensemble de l'ouvrage, mais deux sujets m'ont interpellé dans cet essai : le cursus de formation des journalistes et celui des footballeurs.

 

Stéphane Beaud explique l'incompréhension entre les deux catégories par une évolution de la sociologie des journalistes et par la condescendance latente qui en résulte. Dans les années 70-80, les journalistes étaient de la même origine sociale que les joueurs. Le football était considéré comme une activité peu intéressante, et les journalistes sportifs étaient souvent d'extraction modeste. Un des exemples pris est celui de Thierry Roland, ami des footballeurs qui parfois pouvaient loger chez eux. Côté footballeurs, Stéphane Beaud s'attarde notamment sur le cas d'Aimé Jacquet, qui a suivi des formations pour travailler en usine tout en débutant sa carrière. Une homogamie sociale donc, remise en cause sur deux points. Le premier a été la formation des journalistes qui passent pour la grande majorité d'entre eux dans les grandes écoles qui demandent des niveaux d'étude élevés. D'où un sentiment de supériorité intellectuelle face aux joueurs. Le second a été le fait que les footballeurs viennent de moins en moins de milieux ouvriers, mais des banlieues. On est passé d'une analyse de classe à une analyse par origine géographique. D'où le récisme latent, flagrant dans la recherche des traîtres, des meneurs de grève. Ont d'abord été accusés Ribéry (banlieue de Boulogne/Mer), Gallas, Evra, Abidal... des noirs, des arabes ou des musulmans. Et tous les commentateurs sont tombés de leur chaise quand ils ont appris que le texte avait été revu par Jérémy Toutalan, joueur blanc issu des classes moyennes de la banlieue nantaise. La banlieue a servi d'exutoire pour les journalistes en mal de bouc émissaire. Et encore, Raymond Domenech avait déjà fait un tri en écartant de la sélection Benzema, Ben Arfa et Nasri.

 

Le deuxième élément très intéressant mis en avant par le sociologue est le cursus de formation des joueurs, dont on ne réalise par à quel point il est déstructurant pour des gamins. Dès 13-14 ans, de nombreux enfants sont séparés de leur famille pour intégrer des centres de formation. Tout tourne autour du foot, et si les résultats scolaires sont généralement mis en avant par les clubs, ce n'est bien entendu pas le but premier (Elément révélateur : tout le foin fait par les média autour de la réussite au bac de Raphaël Varane en 2011, alors qu'il vient tout juste de signer au Real de Madrid. Un footballeur diplômé est vu par les journalistes comme une exception). Très tôt mis dans une bulle, rapidement rémunéré avec des salaires astronomiques pour des gosses de 17 ou 18 ans, on ne peut pas leur demander d'avoir des réactions d'adulte. Ils ont été couvés, choyés, n'ont jamais vraiment connu l'adversité en dehors du foot ou de blessures, et on attend d'eux qu'ils aient des comportements exemplaires. Une hérésie ! Il faudra certainement revoir ce système de transfert et formation dès le plus jeune âge, car on construit des machines qui ont ensuite  le plus grand mal à rebondir si la carrière footballistique tourne court.

 

L'ouvrage est bien entendu plus complet, avec notamment une analyse des joueurs d'origine algérienne ou un chapitre consacré aux bi-nationaux, avec les exemples de joueur ayant choisi la France comme Trésor ou Beretta (réponse intelligente au débat indigent né il y a peu sur cette question).

 

Un ouvrage passionnant que je recommande à tous les amateurs de football, qui auront peut-être un regard un peu différent sur ce mouvement de protestation finalement peut-être pas si idiot que cela (car comment protester contre une décision qu'on estime injuste, si ce n'est par un mouvement collectif ? Et si c'était pour certains leur première décision d'adulte ?)

 

Traîtres à la nation ? - Un autre regard sur la grève des bleus en Afrique du Sud de Stéphane Beaud, en collaboration avec Philippe Guimard

Ed. La découverte

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 19:48

indignez-vous.jpgLe succès de librairie de la fin d'année dernière ! Dans ce court essai d'une trentaine de pages, Stéphane Hessel, 93 ans, revient sur les raisons qui ont fondé son engagement, et délivre un message aux plus jeunes générations : que l'indifférence est une plaie dangereuse, et que l'indignation est la réaction appropriée, génératrice de la résistance qui pourra transformer notre monde.

 

L'incroyable succès de l'ouvrage a attiré tous les regards, et des critiques assez peu amènes ; l'indignation n'est pas la solution, comment en trente pages peut-il prétendre donner les clés de la société actuelle,... Pourtant, ce témoignage est éclairant, dans la mesure où il risque d'être l'un des derniers de ceux qui furent à la base du système social français, les membres du Conseil National de la Résistance (CNR). Eclairant, car il revient sur les raisons de son propre engagement, et sur ce qu'il a été possible de faire dans un pays ruiné, où tout était à reconstruire. Et c'est quand il n'y avait plus rien à défendre et tout à créer que les mesures les plus égalitaires et sociales ont pu être prises (et les quelques réticences être vaincues) : la création de la Sécurité Sociale, la nationalisation des sources d'énergie et des banques,... Bref, tout ce que nos dirigeants veulent aujourd'hui réduire en miettes, alors que le pays n'a jamais été aussi riche (eh oui, le PIB, même s'il n'augmente pas aussi vite que le souhaitent certains, continue de progresser...). Cela a été possible car les membres du CNR étaient convaincus que l'intérêt général devait primer à tout prix l'intérêt particulier.

 

Aujourd'hui, les raisons de l'indignation de Hessel ont changé, mais elles n'ont pas disparu. Outre la défense du programme mis en place en 1945, il nous fait partager son indignation face au sort des Palestiniens, enfermés dans la bande Gaza et en Cisjordanie en opposition totale avec les résolutions prises par les Nations Unies. Mais face à ces situations, la solution passe selon lui par la non-violence. Choix radical et osé, mais certainement lié à son passé de diplomate. Alors, si je ne suis pas en accord avec les options politiques prises par Stéphane Hessel (qui penche clairement pour la falote sociale-démocratie, trop accomodante avec le système actuel à mon goût), je ne peux que saluer ce petit opus salutaire en ces temps de régression à tout va (sociale, humaniste,...). Alors, si vous avez 30 minutes à consacrer à un essai, prenez celui-ci, il ne pourra que vous faire réagir.

 

Et je suis assez content pour les fondateurs de la maison d'édition Indigène, dont je suis les publications depuis quelques temps, et qui trouvent ici le succès qu'ils méritent.

 

Indignez-vous, de Stéphane Hessel

Ed. Indigène - Ceux qui marchent contre le vent

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 12:35

voix-off.jpgDenis Podalydès, vedette de la troupe de la Comédie-Française, revient sur un des fondamentaux de son métier, et sur ce qui lui a donné d'être acteur : les voix. Celles de ses proches, celles qu'il n'a jamais entendues et qu'il imagine. Et puis celles des acteurs qu'il écoutait, sur les cassettes empruntées à la médiathèque. Un très bel hommage à tous ceux qui par leur voix, ont marqué sa vie.


Les premières voix dont il parle sont celles de sa famille, notamment de ses grands-parents ou de ses frères, qui ponctueront l'ensemble de l'ouvrage. Il y a aussi les voix de l'autorité, celles des professeurs, mais aussi celle d'un camarade, grand ami d'enfance perdu de vue, qui ouvre la galerie des portraits vocaux déssinés par Podalydès. A travers ses souvenirs, Denis Podalydès parvient à convoquer tout un imaginaire, et rend cela tout à fait perceptible pour le lecteur qui ne connaît rien à la vie de l'acteur.


Puis il y a les voix célèbres. Celles des grands acteurs disparus (Barrault, Vilar, son maître, Denner), et celles de ses camarades de jeu (Vuillermoz, Weber, Bouquet dans un drôlatique passage traitant d'un cours de théâtre, Dussolier, Emmanuel Bourdieu). Voix dans ce cas essentiellement masculines, comme si Podalydès avait du mal à trouver des alter-ego féminins (Ludmila Mickael et Christine Montalberti faisant exception).


L'ensemble est vraiment très plaisant à lire, brillamment illustré de très belles photos, de proches ou de personnes célèbres (avec notamment un très beau portrait de Charles Denner). L'ouvrage s'essoufle un peu sur la fin, avec l'introduction d'un roman de jeunesse, intitulé la Voix de l'empoté. Mais cela n'est rien par rapport au plaisir pris avec les trois premiers quarts du livre, qui renvoient chacun vers les voix qui ont marqué sa propre vie. Un très bel exercice, émouvant et sobre à la fois.

 

Les avis de Laetitia (que je remercie pour le prêt), de Florence, Laurent, Yv

 

Autre ouvrage de Denis Podalydès : Scènes de la vie d'acteur

 

Voix off, de Denis Podalydès

Ed. Mercure de France

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 18:00

atteinte_a_la_liberte.jpgIl y a parfois des ouvrages qui tombent au bon moment. C'est exactement le cas de celui-ci : je ne pensais pas trouver, dans cet essai consacré aux questions de sécurité et de liberté en Allemagne, les mots et les analyses qui correspondent parfaitement à ce que je ressens, sans parvenir à l'expliciter, sur ce sujet polémique.

 

Egalement auteurs de fictions, Julia Zeh et Ilija Trojanow, en partant de la situation allemande, signent un ouvrage très lucide sur le renoncement de nos sociétés actuelles quant à la défense des libertés des individus. Et cela au nom d'une lutte contre le terrorisme dont on se demande quels sont les véritables objectifs. Car si toutes les mesures sécuritaires sont mises en oeuvre pour  prétendumment lutter contre la menace terroriste, rien n'assure qu'elles aient déjà été efficaces. Pire encore, qu'elles auraient pu éviter les attentats du 11 septembre, de Londres ou de Madrid.

 

Elles dénoncent également la logique à double sens qui fait que les défenseurs de celles-ci ont toujours raison : si un attentat a lieu, il faut de nouvelles lois plus dures ; si aucun attentat n'a lieu, c'est que les lois sont efficaces et qu'une nouvelle loi est donc justifiée. Sauf que les services secrets ne communiquent jamais sur les attentats déjoués, et qu'il est donc impossible de savoir si ce qui est proposé est justifié, donnant ainsi toujours raison aux plus sécuritaires.

 

Mais plus que cette pression sécuritaire contre laquelle les citoyens sont impuissants (souvent car ils ne réalisent pas les risques encourus), c'est contre les responsables politiques, parlementaires, juristes,... qu'est destinée la charge. Les auteurs sont sidérés que des parlementaires puissent voter des lois qui sont ensuite censurées par le tribunal constitutionnel de Karlsruhe. Car les censures sont de plus en plus nombreuses, comme si le cadre constitutionnel ne fournissait plus aucune garantie pour défendre les citoyens. Ou comme si les parlementaires n'avaient plus conscience de leur rôle de représentation du peuple, et prêchant toujours contre les intérêts de ce dernier sur les questions de surveillance. Et ceci n'est pas spécifique à l'Allemagne, comme le montre la censure importante de la dernière loi sécuritaire proposée en France, la loi Loopsi. Heureusement que quelques personnes veillent au respect de ce qui fait le socle de notre organisation politique et sociale...

 

Julia Zeh et Ilija Trojanow s'en prennent également à tous les universitaires, spécialistes du droit, qui défendent le droit à la torture dans des cas particuliers. Car dès qu'une exception est introduite dans la loi, il est difficile de savoir quelles sont les limites d'application de celle-ci. Et si on tolère la torture dans quelques cas, en particulier le terrorisme, comment pourra-t-on supporter que des présumés innocents soient soumis à la torture, sans garantie de la pratiquer sur un coupable.

 

Nos responsables ont beau jeu d'utiliser le 11 septembre pour mettre en place caméras, système de suivi, intrusion dans les conversations électroniques et téléphoniques privées. Qui sont de moins en moins privées, comme si toute notre vie devait devenir publique et transparente. En m'épanchant sur ce blog, il est certain que je participe à cette entreprise de dévoilement d'une part privée, de mon propre gré. C'est pour cela qu'il faut veiller à qu'on dit, fait et écrit sur Internet, car tout est enregistré.

 

Cet essai est vraiment une analyse très forte et juste de la politique sécuritaire et de surveillance actuelle, en Allemagne mais facilement transposable en France. Et qui j'espère permettra d'ouvrir les yeux sur la société que nous préparent les partisans de la surveillance à outrance.

 

Atteinte à la liberté - Les dérives de l'obsession sécuritaire, de Julia Zeh et Ilija Trojanow

Traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau

Ed. Actes Sud - Questions de société

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 19:02

crise-au-sarkozistan.jpgImaginez un journaliste étranger, envoyé par sa rédaction en France. Mais pas un étranger d'Europe, un étranger de plus loin, venus de pays qu'on considère souvent comme non-démocratiques, avec un nom en -stan. Son objectif : rédiger des reportages sur la vie démocratique en France. Et bien, le résultat est saisissant : loin d'être un modèle de démocratie, la France est un Etat dans lequel la corruption, les avantages liées à la fortune ou à la naissance et les renvois d'ascenseur sont légion. Mais comme on refuse d'ouvrir les yeux, il faut bien qu'un étranger s'y colle.

 

Cette position, c'est celle qu'a choisie l'équipe d'Arrêt sur Images, menée par Daniel Schneidermann. En 13 chapitres et un savoureux épilogue, notre journaliste étranger décrit les moeurs de la République, et cela n'est pas joli du tout. Prenons le premier d'entre nous : lors de ses déplacements hors de la capitale, il installe des cordons de sécurité pour être sûr de ne pas avoir à entendre des citoyens mécontents. Les seuls pouvant entrer dans le périmètre, ce sont les encartés de son parti. Et que dire de sa volonté d'installer son fils dans les plus hautes instances du pays. Mais cela vaut aussi pour le faucon Hortefeux, spécialisé dans les campagnes contre les roms ou les sans-papiers.

 

Notre journaliste s'attache aussi au décryptage médiatique. Sous couvert d'euphénismes, on ne parle pas de corruption, mais de conflit d'intérêt, ou de délit d'initiés. Tout cela porté par quelques médias complaisants comme Le Fiagro, mais aussi par une elite journalistique inamovible depuis 40 ans (Duhamel, Elkabbach). Du coup, Internet apparaît comme un repaire de brigands qui osent émettre d'autres idées, et le Petit Journal atteint le statut d'opposition en étant le plus souvent inoffensif (d'autant plus que le Grand Journal est certainement l'endroit le moins dangereux pour n'importe quel homme en vue, politique, artiste ou journaliste).

 

En remettant en perspective toutes les bassesses et facilités accordées aux puissants et aux amis, ce petit ouvrage permet de ne pas oublier que ce président est le président des riches. Expression rendue populaire par les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, qui eux pratiquent une veille sur les avantages du gouvernement envers les milieux de l'argent. Deux veilles complémentaires, et qui sont nécessaires dans cette période où on criminalise à tout va, ponctionne à qui mieux-mieux, mais toujours dans le même sens. Une lecture qui fait froid dans le dos, mais qui décrit la direction prise par le gouvernement Sarkozy.

 

Crise au Sarkozistan, préface de Daniel Schneidermann, Arrêtsurimages.net

Ed. Le Publieur

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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 15:00

roms-tsiganes-voyageurs

[Billet déjà paru sur Biblioblog] Durant tout l'été, les Roms ont été, malgré eux, à la une de l'actualité. Et les différentes sorties politiques ont montré à quel point nos responsables n'avaient qu'une connaissance partielle et partiale de cette communauté. Dans ce petit essai paru au printemps, donc avant les polémiques estivales, Claire Auzias ne prétend pas décrire l'ensemble de l'univers des Roms, mais offre une introduction éclairante sur le sujet.

 

Claire Auzias connaît bien l'univers des Roms, puisqu'elle y a déjà consacré plusieurs ouvrages. Ici, en quatre chapitres, elle donne les grands éléments fondateurs de l'identité rom. Le premier chapitre est consacré à l'origine de ce peuple. Venu d'Inde, on ne sait pas grand chose des origines du peuple : les raisons de leur départ, la date précise de celles-ci restent inconnues. Les recherches historiques fournissent des informations plus précises à partir du Moyen-Age, puisqu'on parvient ensuite à suivre le parcours des Roms, en particulier en Europe. Mais la légende n'est jamais loin qu'elle soit persane au Moyen-Age ou qu'elle parle des Roms comme des membres de la garde du roi de Bohême, d'où leur appellation de "bohémiens" en France.

 

Le second chapitre est d'ailleurs consacré à l'histoire de la dénomination de Roms. Car si les termes de roms, tsiganes, gitans, bohémiens... sont souvent utilisés de manière indifférenciée, chacun a sa raison d'être. Certains sont liés à un territoire particulier, comme les Gitans qui ne sont présents qu'en Europe du Sud. Ou leur origine, comme les manouches, roms originaires d'Allemagne et arrivés en France. Claire Auzias expliquent que le choix de ces différents termes n'est pas neutre, car en politique, nommer, c'est classer, différencier. Mais si les noms différent, elle est convaincue que la culture rom existe, et qu'il faut donc se placer dans ce contexte, qu'on parle des Gitans, Manouches ou Tsiganes.

 

L'auteur aborde ensuite des thèmes politiques, qu'ils soient historiques comme l'esclavage et l'extermination dont furent victimes les roms, ou actuelles, concernant l'intégration des Roms dans les sociétés occidentales. Claire Auzias semble avoir un regret, dans ce qu'elle expose : que les Roms ne se soient pas pleinement emparés de leur histoire, de leur représentation politique. Il ne sera pas possible qu'ils soient pleinement intégrés s'ils ne font pas le choix de s'intéresser eux-mêmes à ce qui les touche. Car si les Roms sont théoriquement protégés contre les discriminations, cela n'est dans les faits pas le cas. Et ils ne pourront sortir de la vision que les dominants ont d'eux qu'à condition de s'approprier la construction de cette vision. Processus en cours, mais qui n'a pas encore abouti.

 

Cet essai est court, et ne permettra pas de découvrir en profondeur l'histoire et les problèmes actuels des Roms. Mais il constitue une très bonne introduction, et a le mérite de fournir une bibliographie qui devrait assouvir les envies de découvertes de chaque lecteur.

 

Roms, Tziganes, Voyageurs : l'éternité et après ?, de Claire Auzias

Ed. Indigènes - Ceux qui marchent contre le vent

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