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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 22:05

venus-au-phacochere.jpgLa Vénus au phacochère est un titre mystérieux et assez inattendu pour une pièce de théâtre. La Vénus, c'est Misia Nathanson, femme mondaine de la fin du XIXe siècle. Parisienne, amie de Toulouse-Lautrec, de Vuillard ou de Renoir qu'elle invite dans sa demeure bourguignonne, elle vit avec Thadée Nathanson, directeur de la Revue blanche. Tout se déroule paisiblement jusqu'à ce qu'elle rencontre Alfred Edwards, un homme malpoli, rude, déplaisant mais qui saura, à force d'insistance, se faire une place dans la vie de Misia, au point de l'amener à divorcer.

 

Christian Siméon raconte donc une histoire d'adultère et de séparation sur fond de climat de la Belle-Epoque, avec le tout-Paris culturel qui défile. Outre les peintres déjà cités, Alfred Jarry et Sarah Bernhardt sont protagonistes de l'oeuvre. Mais La Vénus au phacochère n'est pas un documentaire historique, c'est une pièce assez palpitante à lire.

 

Il faut dire que Christian Siméon joue sur différents tableaux. Le premier acte est entièrement épistolaire, avec des échanges entre Misia, son mari et sa meilleure amie, modiste qui déteste Thadée. Puis au fil des actes, les échanges de lettres se mêlent avec des dialogues, des rencontres des divers protagonistes. En lisant l'ouvrage, j'ai presque vu la pièce se monter, même si elle demande un travail de mise en scène indispensable pour rendre les échanges épistolaires. Ce mélange des genres est un vrai plaisir à lire et donne vraiment envie de découvrir le texte, souvent drôle et irrévérencieux, sur scène.

voie des indés

 

Livre lu dans le cadre de l'opération Voie des indés, organisée par Libfly.

 

La Vénus au phacochère de Christian Siméon

Ed. L'avant-scène théâtre - collection des quatre-vents

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 18:16

acting.jpgGepetto partage sa cellule carcérale avec Horace. Horace n'est pas très loquace et Gepetto passe son temps devant la télé, constamment allumée. Leur quotidien est bousculé par l'arrivée de Robert, un acteur qui tente d'expliquer son métier et d'en apprendre les rudiments à Gepetto, qui a bien des difficultés à tout assimiler.

 

Du théâtre dans le théâtre, ce n'est pas forcément original. Au cours de la lecture, j'ai pensé à Diderot et à son Paradoxe du comédien, ouvrage élémentaire pour tout comédien, même amateur. Ici, on se retrouve plongé dans l'intimité d'une cellule et Robert va tout faire pour initier son collègue à la magie du métier d'acteur. Mais la conception de l'acteur des deux personnages n'est pas la même : quand Robert se réfère à Hamlet et à Orson Welles, Gepetto répond en parlant des acteurs qu'il voit dans les téléfilms.

 

L'ensemble de texte joue sur cette opposition entre un homme cultivé qui a donné sa vie pour le théâtre et un autre qui ne comprend les subtilités de ce métier, par ignorance. Quand Robert demande à Gepetto de faire des exercices, ce dernier prend toutes les indications au pied de la lettre. Ceci donne au texte une tonalité humoristique, visible notamment dans la discussion sur Laurence Olivier : comment peut-on s'appeler Laurence et être un homme, ce qui déconcerte Robert, abasourdi qu'on puisse ne pas connaître ce grand acteur anglais.

 

Xavier Durringer profite de ce beau texte pour faire part de son approche du métier de comédien et du désarroi des acteurs, souvent obligés de cachetonner dans des productions indigentes pour pouvoir se nourrir, et par là même de renier leur vision du métier. En plaçant son intrigue dans le milieu carcéral, il laisse entendre que ce métier peut mener au pire. En ayant une vision idéale du métier d'acteur, Robert en est malheureusement la triste illustration. A conseiller à tous les comédiens, amateurs, professionnels ou aspirants.

voie-des-indes.jpeg

 

Film de Xavier Durringer : La conquête (dont je persiste à penser qu'il n'a pas mérité l'accueil très négatif qu'on lui a réservé !)


Ouvrage lu dans le cadre de l'opération La voie des Indés (merci Libfly et Yomu !)

 

Acting de Xavier Durringer

Ed. Théâtrales

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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 18:43

californie-paradis-des-morts-de-faim.jpgAprès l'Amérique imaginée par Cécile Coulon, voici que l'Europe est une référence pour un dramaturge américian. Dans Californie paradis des morts de faim, Sam Shepard, surtout connu pour ses talents d'acteurs (Les moissons du ciel, Homo Faber), signe une oeuvre ancrée dans une Amérique pauvre et rurale mais qui lorgne vers le vieux continent.

 

L'intrigue est celle d'une famille qui se déchire. Wesley et Emma, les deux enfants, sont au milieu des querelles qui sparent leur mère, Ella, et leur père, Weston. Sujet de ces disputes : les dépenses inconsidérées du père qui a acheté un bout de désert dont on ne peut rien faire, et la maison, que chacun souhaite vendre pour assouvir ses fantasmes.

 

Plus que les personnages, c'est le lieu où se joue l'intrigue qui est saisissant, dès la lecture. On se trouve dans une la cuisine d'une ferme, avec un mouton installé dans une cage pour tenter de le soigner des verts, ou avec une marmite dans laquelle sont plongés des artichauts, seuls mets que les membres de la famille peuvent se mettre sous la dent.

 

L'intrigue, qui tourne autour de ces relations familiales complexes et de ce rêve de fuite face à cette Amérique qui ne leur apporte pas ce dont ils ont besoin, est marquée par les personnages, sombres. Aucun d'entre eux ne semble capable d'apporter une lueur d'espoir, de permettre aux autres de devenir meilleur. Chacun raisonne uniquement selon son propre intérêt et ne voit pas qu'une mise en commun des difficultés et des problèmes permettrait d'apporter une réponse collective, bien plus efficace.

 

Comme chez Cécile Coulon, l'Amérique rurale dépeinte par Sam Shepard à la fin des années 1970 est loin d'être conforme à celle du rêve d'émancipation et de fortune. Et l'Europe ou le Mexique deviennent alors des pistes pour vaincre la misère qui s'abat sur eux, comme si le Nouveau Monde ne pouvait pas être plus intéressant pour eux qu'un retour dans la vieille Europe. C'est une pièce assez pessimiste sur la construction de l'Amérique, vue par le prisme de cette famille qui se déchire.

 

Californie paradis des morts de faim de Sam Shepard

Adapté de l'anglais par Pierre Laville

Ed. Actes Sud Papiers

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 12:05

index.jpgC'est un repas de famille, classique. Elisabeth, l'épouse de Pierre, reçoit son frère et son épouse, Vincent et Anna. A ce repas s'ajoute Claude, un ami d'enfance d'Elisabeth et Vincent. Ce repas est l'occasion pour Vincent et Anna de parler du fait qu'ils seront prochainement parents. Arrive sur la table le sujet attendu : le prénom du futur enfant. Vincent surprend tout le monde en l'annonçant, car il est chargé de références historiques très négatives. En effet, appeler son enfant Adolphe peut être source de confusion. A partir de là, le repas prend une direction inattendue, et les invités ne s'épargnent rien.

 

Le prénom est une pièce de facture assez classique, qui joue sur le registre du repas de famille qui tourne au vinaigre. Thème assez commun au théâtre ou au cinéma, que Bacri et Jaoui avaient déjà utilisé de façon magistrale dans Un air de famille. L'un des points forts de la pièce est liée à son rythme. Pas de temps mort ni de coupures (la pièce est en un acte), on sent la tension qui monte et les révélations, distillées au fur et à mesure de la pièce, viennent pimenter le récit de cette chronique familiale.

 

Tout débute sur cette histoire de prénom, qui met en conflit les personnages présents. Alors que l'un, Pierre, est très vindicatif contre le choix de son beau-frère, les autres sont plus dans une tentative de compréhension de ce choix. Si Vincent revendique pour le prénom une filiation littéraire (Benjamin Constant), il n'est en effet pas possible de ne pas penser au dictateur qui a porté ce même nom. C'est ensuite l'occasion pour chacun de raconter ce qu'il a sur le coeur (une relation amoureuse cachée car inhabituelle, les remarques sur le caractère de chacun : la radinerie, l'homosexualité supposée...) et de régler une fois pour toutes les conflits larvés.

 

Pièce plaisante et efficace, qui sera bientôt portée à l'écran (avec comme au théâtre Patrick Bruel, Valérie Benguigui et Guillaume de Tonquédec, et en plus Charles Berling). Pièce qui voit finalement l'attribution d'un prénom qui, s'il est moins polémique que Adolphe, m'interroge toujours : l'enfant portera le même prénom que celui de son grand-père. C'est un choix parfois fait dans les familles de donner à l'enfant le nom d'un parent, plus ou moins proche dans la généalogie. Je trouve cette tradition assez étrange, notamment quand on connaît le poids des relations familiales dans la construction psychologique des enfants. Utiliser un prénom déjà donné, qui renvoie à une image connue par tous les membres de la famille, est un choix qui me surprend toujours car il est loin d'être neutre. Mais fin de la petite digression patronymique, car c'est finalement un détail dans cette pièce, bien écrite et avec quelques phrases bien senties.

 

Le prénom, Matthieu Delaporte & Alexandre de la Patellière

Ed. Avant-Scène, n°1287

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 22:24

c-etait-hier.jpg[Déjà paru sur Biblioblog] Certaines pièces de théâtre, très plaisantes sur scène, sont plus difficiles à lire. En ce qui concerne l'œuvre de Harold Pinter, la lecture est assez aisée, et la tension contenue dans les échanges est assez bien rendue. Et même si tout cela ne vaut pas une bonne mise en scène, une plongée dans l'œuvre de l'auteur de théâtre britannique du XXe le plus connu est assez instructive.

 

Car la force de l'écriture de Pinter, c'est de laisser la place à la tension et au mystère. Ici, on se trouve face à un trio : Deeley et sa femme, Kate, attendent l'arrivée d'Anna. Anna et Kate étaient amies, il y a longtemps, mais ces retrouvailles sont les premières depuis des lustres. Elles ont certainement des tas de choses à se raconter : Anna sur sa vie en Italie, Kate sur la sienne dans la campagne anglaise. Mais les souvenirs reviennent, et chacune a retenu des choses différentes. Pour Kate, Anna est celle qui lui a emprunté ses sous-vêtements, quand elles étaient jeunes.

 

Tout semble donc se dérouler convenablement, entre personnes de bonne compagnie. Et puis, cela bascule. Car Deeley se souvient à son tour d'Anna. De l'avoir rencontrée, dans un taverne, et d'avoir essayé de la séduire. Anna n'en a aucun souvenir. Cette confrontation des personnages à travers leurs souvenirs est assez saisissante et Pinter, en quelques répliques, parvient à donner une épaisseur aux personnages et un ton aux conversations.

 

Et, en plus de cette tension, il y a le mystère. Je ne le révélerai pas ici, pour préserver la lecture des béotiens comme moi qui une fois la pièce terminée, ont envie de s'y replonger pour comprendre qui sont vraiment ces trois personnages. Une pièce courte, mais qui tient le lecteur en haleine et le bouscule, petit à petit et de plus en plus fortement, dans ce qu'il pensait avoir saisi des personnages.

 

C'était hier, d'Harold Pinter

Traduit de l'anglais par Eric Kahane

Ed. Gallimard

 

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 18:05

pretendants.gif

Le directeur d'un centre culturel de province cède sa place. A l'occasion de son départ et de l'arrivée de son successeur, une réunion est organisée avec les représentants de l'ancienne et de la nouvelle direction, de la mairie, du ministère et les administrateurs. Réunion qui devrait être classique, mais qui révèle toutes les petitesses de ce monde où les apparences et les prébendes sont nombreuses.

 

En s'attaquant à la description de la vie d'un théâtre, et plus encore à un moment charnière de celle-ci, Jean-Luc Lagarce dépeint de manière douce et féroce les petites manies et conventions du milieu. Milieu dans lequel il faut tout faire pour accueillir au mieux le représentant parisien du ministère. Alors, quand la responsable de la mairie apprend qu'aucun véhicule ne l'attendait à la gare, l'événement devient le centre de la discussion. Pourtant, la victime de cet oubli n'en fait pas une affaire digne d'intérêt.

 

De même, une grande partie de la soirée est consacrée à la nouvelle équipe du théâtre. Est-ce que Später, le nouveau directeur, va conserver l'ancienne équipe, ou réussira-t-il à imposer son ami Blot ? Jamais le sujet n'est posé de manière aussi nette, mais le lecteur comprend vite que là est le coeur des discussions qui auront lieu autour de cette nouvelle direction : est-on obliger d'accepter Blot, dont personne ne veut, alors que ceux en place sont capables de poursuivre le travail.

 

Pièce sur le monde du théâtre, mais dans son aspect administratif. Car jamais ne sera abordé la question de la programmation, de la ligne à donner à ce nouveau théâtre. Hormis un changement de personne, on ne sent pas trop quelles sont les oppositions entre les deux directions. Comme si Lagarce dessinait en creux l'image d'un théâtre où les places de direction sont plus importantes que ce qui se passe sur scène. Ce qui est peut-être finalement et malheureusement assez vrai.

 

Les prétendants, de Jean-Luc Lagarce

Ed. Les Solitaires Intempestifs

 

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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 19:00

sortie-d-usine[Billet déjà paru sur Biblioblog] Sortie d'usine !, c'est un texte qui traite de la vie des ouvriers, actifs ou retraités, qui gagnent leur vie dans des conditions de travail souvent difficiles. Mais c'est également le récit du travail de l'auteur, ses entretiens avec les protagonistes pour rendre au mieux sur scène le vécu de ceux dont il parle. En mélangeant les deux aspects, Nicolas Bonneau signe un texte fort intéressant.

 

Nicolas Bonneau est à la fois l'auteur et le comédien qui donne vie à ce spectacle. Le texte (que je n'ai pas vu jouer) est en soi une jolie réussite. En donnant la parole aux ouvriers, mais aussi aux ouvrières, il se plonge dans un monde qu'il n'a pas connu lui-même, mais qui est le milieu dans lequel son père a travaillé. Sur les routes de Poitou-Charentes, il suit Gilbert, à la retraite, qui lui sert de porte d'entrée dans ce monde qui lui est inconnu, avec ses codes et ses réserves.

 

Car ceux que Nicolas Bonneau interroge ne sont pas habitués à ce qu'on s'intéresse à eux, et ne comprennent pas toujours ce qu'ils peuvent avoir à dire à un artiste créant un spectacle. D'ailleurs, pourquoi monte-t-il ce spectacle ? Que recherche-t-il ? Et puis, qui est-il cet artiste pour parler de nous ? Est-il légitime ? Toutes ces interrogations parcourent le texte, qui permet de saisir le retrait dans lequel se mettent ces ouvriers, ces gens qui se considèrent comme ordinaires. En plus, hormis le syndicaliste habitué à parler en public et voulant dire du bien de son syndicat, ils ne sont pas très bavards. Même Gilbert a du mal à parler de lui. Et c'est en dehors des périodes formelles d'entretien, lors d'un apéro, qu'il va oser raconter son histoire d'amour avec se femme, et leur rencontre.

 

L'intérêt de cet ouvrage, outre la lecture de ce très texte sur le monde ouvrier et le rapport d'un artiste à celui-ci, est d'offrir à la suite une discussion entre l'auteur et un autre conteur, pour parler de cet art. Nicolas Bonneau évoque son parcours, de comédien classique à celui de conteur. C'est lors d'un voyage au Canada qu'il a perfectionné la technique de ce qui est devenue sa forme d'expression. Il ne se glisse plus dans la peau d'un autre, mais sert un texte, et uniquement cela. Il évoque également ses références et son besoin de revenir sur la terre de son enfance, dans le Poitou. Car pour lui, le conte est lié à ce qu'il a lu petit, aux histoires du village. C'est un véritable plaisir de découvrir le parcours de cet homme modeste, qui tente de rendre au conte tout ce qu'il lui a apporté. Et on a vraiment envie, après la lecture de l'ouvrage, de le découvrir sur scène.

 

Sortie d'usine !, de Nicolas Bonneau

Ed. Paradox

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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 10:34

http://editionsflammarion.flammarion.com/docs/albums/35059/9782081217744_cm.jpgIphicrate et Arlequin, après le naufrage de leur navire, échouent sur l'île des esclaves. Cette île, sur laquelle vivent des anciens habitants d'Athènes, est connue pour être un endroit de subversion : les maîtres sont chatiés, et leurs serviteurs ont le pouvoir. Trivelin, l'homme-orchestre de cette communauté, accueille les nouveaux arrivants, et leur explique les règles : Arlequin devient le maître d'Iphicrate, et ils échangent leurs habits. De la même manière, le couple féminin Euphrosine-Cléanthis voit les rôles s'inverser. Mais le jeu ne durera que peu de temps, les valets n'étant pas assez méchants pour faire subir à leurs anciens maîtres ce qu'ils ont eux-mêmes subis.


Dans cette courte pièce (un acte, onze scènes), Marivaux met en jeu deux notions très présentes dans son théâtre. La première est celle du changement de position sociale. Ici, ce n'est pas une intrigue amoureuse qui en est à l'origine, mais la volonté de Trivelin de montrer aux maîtres la souffrance qu'ils font endurer à leurs serviteurs. En les confrontant, de plus, à un exposé de l'ensemble des griefs que leur font Arlequin et Cléanthis, il leur fait vivre une humiliation publique, où ils doivent assumer leurs minauderies, leurs caprices,... L'intrigue amoureuse n'est pour autant pas absente, puisque Trivelin décide que chaque maître doit tomber amoureux du serviteur de l'autre. On y sent la volonté de rompre les codes sociaux et les conventions, mais cette transgression ne fonctionne pas, chacun retrouvant finalement sa position initiale.


L'autre trait prégnant dans cette pièce est le lieu dans laquelle elle se déroule. Une île, où les positions sociales ont changé, une utopie sociale. On retrouve un peu ce thème dans La dispute, dans laquelle l'intrigue prend place dans un monde où les hommes sont séparés des femmes.


Mais ce qui est troublant chez Marivaux, c'est que son intuition, celle des rapports de force entre classes sociales (allez, soyons un peu anachronique) ne soit pas menée jusqu'au bout. On y sent la souffrance des valets, mais ils ont comme intériorisé leur situation, ce qui fait qu'au final, ils reprennent sans déplaisir leur statut initial. Bien entendu, l'intrigue de Trivelin n'est pas vaine, puisque les maîtres décident d'être plus doux envers leurs serviteurs. Mais la transgression reste limitée à la partie jouée, ce qu'assume totalement Trivelin, double de l'auteur, puisqu'il s'adresse à plusieurs reprises aux maîtres en leur expliquant que cette situation est transitoire.


Courte pièce, donc, mais qui permet se plonger avec plaisir dans l'oeuvre de Marivaux, dans laquelle il jongle avec courtes répliques et tirades plus construites, qui permettent notamment aux valets de faire parthttp://img.over-blog.com/300x116/2/99/28/34/divers/defi_classique.jpg de leurs griefs. Héritier du théâtre italien (présence d'Arlequin) et du théâtre français (pour les aspects plus dramatiques), Marivaux arrive à combiner avec beaucoup de facilité les deux écoles.

 

L'île des esclaves, de Marivaux

Ed. Flammarion - GF

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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 17:39

Le théâtre est un art vivant, et rien ne vaut la scène pour découvrir toute la richesse des œuvres du genre. Mais lorsque l'auteur a décidé d'écrire des pièces de théâtre en faisant tout, ou presque, pour qu'elles ne soient pas jouées, le spectateur est fort marri, et doit donc se rabattre sur le livre pour découvrir l'intégralité de l'œuvre. Musset s'est spécialisé dans les pièces de salon (ou théâtre dans un fauteuil), trop complexes à monter au début du XIX eme siècle, car comprenant trop de tableaux différents, ou trop de personnages. Lorenzaccio est l'archétype de ce type de pièce, et si elle est parfois jouée, elle ne l'est que de manière tronquée, car l'ensemble dure près de six heures, avec de nombreux changements de décors (à chaque scène, en fait). Mais venons-en au texte, et à l'intrigue.


Florence est dominée, au début du XVe Siècle, par les Médicis. Alexandre est au pouvoir, mais des familles rivales, comme les Strozzi ou les Pazzi, souhaitent renverser le régime pour instaurer la République. Le Duc est un homme à femme et un adepte de la débauche, sexuelle ou de boisson. Souvent accompagné dans ses orgies par Lorenzaccio, son cousin éloigné en qui il a une confiance aveugle, il ne voit pas que la ville gronde et que son pire ennemi est à ses côtés. Mais la mort du Duc est malheureusement inutile, car les républicains, pleutres, refusent de prendre le pouvoir par la force. Les Médicis conservent le trône, et le sacrifice de Lorenzo est inutile.


Lorenzaccio est ce qu'on appelle une pièce dense. L'unité de lieu, d'action et de temps est bien révolue, puisque chaque scène transporte le spectateur d'un lieu à un autre : la rue, le palais du Duc, la chambre de Lorenzo ou les rues de Venise. Pour les actions, il y a bien entendu l'assassinat du Duc par Lorenzaccio, qui se fait passer pour sa tante, mais on suit également les désarrois de la famille Strozzi, dont la fille Louise meurt empoisonnée (sur scène, mais où est donc passée la bienséance ?) et dont le fils aîné tente de mener les bannis contre les Médicis. Et il y a les intrigues de la famille Cibo, avec la marquise qui a une liaison avec le Duc, et le cardinal, son beau-frère, qui tente de faire jouer ses réseaux.


Pièce dense, difficile à monter, et qui est bourrée de références. Musset n'a pas lésiné sur les connotations mythologiques, sur les citations d'auteurs latins ou italiens (comme Pétrarque), qu'il aimait sûrement personnellement. Ce rapport constant au passé, dans une pièce elle-même historique, est saisissant. Pièce historique, car elle se passe à Florence au temps des Médicis, mais qu'il ne faut pas prendre pour argent comptant : les travestissements de la réalité sont nombreux, certains involontaires, d'autres conscients et apportant une dimension dramatique supplémentaire (comme la mort de la mère de Lorenzaccio, qui ne se remet pas du fait que le Duc ait jeté son dévolu sur sa sœur).


Ecrite en 1834, en pleine période romantique, Lorenzaccio est une exaltation de l'engagement, mais d'un engagement qui doit aller au bout de ses convictions. C'est parce que les républicains, et Philippe Strozzi au premier chef, refusent de prendre les armes que Lorenzaccio agit vainement. Seul, il ne peut rien. Ensemble, ils auraient pu faire tomber les Médicis. C'est en tous cas l'un des éléments principaux que je retiens de cette lecture de l'œuvre de théâtre la plus ambitieuse de Musset. A découvrir ou re-découvrir !

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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 13:11

http://www.images-chapitre.com/ima3/newbig/929/1039929_3013668.jpgVatelin, homme intègre qui aime plus que tout sa femme Lucienne, découvre que celle-ci est poursuivie depuis plusieurs jours par Pontagnac, un de ses bons amis. Si Pontagnac jure que ses intentions sont honnêtes, ce n'est pas l'avis de Lucienne, qui tient là a fidélité par dessus tout et qui souhaite se débarasser de cet importun. Pontagnac n'est pas le seul à courtiser Lucienne. Rédillon fait lui aussi des avances à la femme de Vatelin. Mais Lucienne ne veut pas céder, sauf à une condition : si son mari la trompe. Dans ce cas, elle s'offrira à l'un de ses amants. Pontagnac et Rédillon vont donc tout faire pour que Lucienne surprenne Vatelin dans une position inconfortable. Et l'arrivée de Maggy, avec qui Vatelin eut une vague aventure en Angleterre semble favoriser leur entreprise. Mais à la fin, il y en a toujours au moins un qui est le dindon de la farce...

Sur une intrigue assez classique et des personnages archétypaux connus chez Feydeau, l'auteur réussit à signer une oeuvre enlevée, tourbillonnante et qui, malgré le nombre important de protagonistes, ne perd jamais le lecteur. Car, une fois n'est pas coutume, j'ai trouvé la lecture de cette pièce très agréable et fluide, contrairement à d'autres pièces où seul une vision sur scène permet de saisir de nombreux effets. Ici, si la mécanique de la pièce est comme souvent prépondérante chez Feydeau, au détriment du texte, il reste quelques passages assez savoureux, comme cette scène d'exposition où Valentin, découvrant que sa femme est poursuivie dans la rue, réalise que ce dernier est son ami Pontagnac. Les amabilités entre Lucienne et Pontagnac pleuvent, et ne peuvent que provoquer le rire chez le spectateur.

Le second acte est celui où l'intrigue se joue dans sa plus grande partie. Dans une chambre d'hôtel, tous les protagonistes vont se croiser, pour des raisons plus ou moins avouables. Et si Lucienne découvre que son mari la trompe, elle pense que c'est avec une touriste de passage, alors que sa vraie maîtresse se cache dans la salle de bains. Si l'intrigue évolue, c'est souvent le fait de quiproquos. Elle prendra toujours la direction attendue, mais pas pour les raisons que l'on pense. Le Dindon est donc une pièce très bien écrite et huilée, et sa lecture me donne envie de voir un Feydeau sur scène (ce qui est loin d'être irrréalisable) !

A noter à la fin de l'édition du Livre de Poche, un court et intéressant appareil critique, qui revient sur les éléments et les personnages de la pièce, mais qui s'intéresse également sur la réception qui a été faite des pièces de Feydeau, depuis leur création jusqu'à aujourd'hui. Comme souvent, l'oeuvre a connu des hauts (lors des créations dans les années 1890 - 1900 - 1910, et aujourd'hui) et des bas (dans l'entre deux guerres, notamment). On apprend aussi, chose que j'ignorais, que Feydeau est le dernier grand auteur de vaudeville, venant bien après Labiche, et qu'il a réussi à lui donner ses lettres de noblesse en modifiant les codes de ce genre, concurrencé depuis 1850-1860 par les opérettes. Et effectivement, Feydeau est aujourd'hui le plus connu et joué des auteurs de théâtre de cette époque, et le réprésentant du célèbre "Ciel, mon mari" !

 

Le Dindon, de Georges Feydeau

Ed. Le Livre de Poche

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