Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 10:34

http://editionsflammarion.flammarion.com/docs/albums/35059/9782081217744_cm.jpgIphicrate et Arlequin, après le naufrage de leur navire, échouent sur l'île des esclaves. Cette île, sur laquelle vivent des anciens habitants d'Athènes, est connue pour être un endroit de subversion : les maîtres sont chatiés, et leurs serviteurs ont le pouvoir. Trivelin, l'homme-orchestre de cette communauté, accueille les nouveaux arrivants, et leur explique les règles : Arlequin devient le maître d'Iphicrate, et ils échangent leurs habits. De la même manière, le couple féminin Euphrosine-Cléanthis voit les rôles s'inverser. Mais le jeu ne durera que peu de temps, les valets n'étant pas assez méchants pour faire subir à leurs anciens maîtres ce qu'ils ont eux-mêmes subis.


Dans cette courte pièce (un acte, onze scènes), Marivaux met en jeu deux notions très présentes dans son théâtre. La première est celle du changement de position sociale. Ici, ce n'est pas une intrigue amoureuse qui en est à l'origine, mais la volonté de Trivelin de montrer aux maîtres la souffrance qu'ils font endurer à leurs serviteurs. En les confrontant, de plus, à un exposé de l'ensemble des griefs que leur font Arlequin et Cléanthis, il leur fait vivre une humiliation publique, où ils doivent assumer leurs minauderies, leurs caprices,... L'intrigue amoureuse n'est pour autant pas absente, puisque Trivelin décide que chaque maître doit tomber amoureux du serviteur de l'autre. On y sent la volonté de rompre les codes sociaux et les conventions, mais cette transgression ne fonctionne pas, chacun retrouvant finalement sa position initiale.


L'autre trait prégnant dans cette pièce est le lieu dans laquelle elle se déroule. Une île, où les positions sociales ont changé, une utopie sociale. On retrouve un peu ce thème dans La dispute, dans laquelle l'intrigue prend place dans un monde où les hommes sont séparés des femmes.


Mais ce qui est troublant chez Marivaux, c'est que son intuition, celle des rapports de force entre classes sociales (allez, soyons un peu anachronique) ne soit pas menée jusqu'au bout. On y sent la souffrance des valets, mais ils ont comme intériorisé leur situation, ce qui fait qu'au final, ils reprennent sans déplaisir leur statut initial. Bien entendu, l'intrigue de Trivelin n'est pas vaine, puisque les maîtres décident d'être plus doux envers leurs serviteurs. Mais la transgression reste limitée à la partie jouée, ce qu'assume totalement Trivelin, double de l'auteur, puisqu'il s'adresse à plusieurs reprises aux maîtres en leur expliquant que cette situation est transitoire.


Courte pièce, donc, mais qui permet se plonger avec plaisir dans l'oeuvre de Marivaux, dans laquelle il jongle avec courtes répliques et tirades plus construites, qui permettent notamment aux valets de faire parthttp://img.over-blog.com/300x116/2/99/28/34/divers/defi_classique.jpg de leurs griefs. Héritier du théâtre italien (présence d'Arlequin) et du théâtre français (pour les aspects plus dramatiques), Marivaux arrive à combiner avec beaucoup de facilité les deux écoles.

 

L'île des esclaves, de Marivaux

Ed. Flammarion - GF

Partager cet article

Repost 0

commentaires

La nymphett 06/03/2010 07:09


Merci de ta réponse, je trouve ça très intéressant, j'y jetterai surement un oeil!


Yohan 09/03/2010 22:41


J'espère que tu prendras le temps de le lire, car c'est vraiment une pièce intéressante !


La Nymphette 23/02/2010 06:44


Si je comprends bien ton analyse, l'auteur implique que finalement les positions sociales de chacun sont comme devenues leur nature: ils ne peuvent s'en défaire que par jeu et momentannement. Voilà
un point de vue inhabituel dans la littérature de cette époque, non?


Yohan 04/03/2010 14:02


C'est exactement la lecture que je fais de ce Marivaux, comme si les positions sociales étaient intrinsèques au personnage. Pour aller un peu plus loin (l'analyse n'est pas de moi), les valets de
Marivaux n'agissent que par rapport à leurs maîtres, contrairement à ceux de Beaumarchais, qui arriveront plus tard, et qui agissent  par eux-mêmes (comme Figaro).


Voyelle et Consonne 22/02/2010 18:34


Je l'ai vu il y a quelques années dans une mise en scène d'Irina Brook et c'était un bijou d'humour.


Yohan 04/03/2010 13:59


Je la guetterai à l'avenir, mais mon agenda théâtral est assez bouclé en ce moment...


doriane 22/02/2010 15:45


j'ai remarqué qu'il est représenté (par plusieurs troupes) sur Paris, j'ai bien envie d'aller le voir sur scène !


Yohan 04/03/2010 13:59


Effectivement, il est joué régulièrement sur Paris, et l'est actuellement dans au moins deux salles !


Neph 22/02/2010 13:37


Ton avis m'a beaucoup intéressée, je viens de faire entrer ce livre dans ma PAL : je suis donc ravie de lui découvrir tant de qualités !


Yohan 04/03/2010 13:58


Merci, et j'espère que tu trouveras toi aussi beaucoup de qualités !