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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 22:50
Mon traître, Sorj Chalandon

Antoine est luthier à Paris. Il aime l'Irlande et se rend régulièrement à Dublin. Mais sa vie bascule le jour où un violoniste lui parle de l'Irlande de Nord. On est en 1974, et Antoine va découvrir la guerre civile entre républicains et loyalistes, et tomber amoureux de cette terre et de ses habitants.

A Belfast, lorsqu’il loge chez Jim et Cathy, ses amis, il devient Tony. Pendant plusieurs années, ses séjours à Belfast seront fréquents et Tony prend fait et cause pour les Républicains, catholiques, qui luttent pour l’indépendance. Il devient presque une figure locale et fait partie de la lutte. Il reçoit ainsi régulièrement des nouvelles de prisonniers irlandais et des mouvements.

Lors d’un de ses séjours, il fait la connaissance Tyrone Meehan, son traître comme il le qualifie. La rencontre a lieu dans un bar irlandais et Tyrone lui apprend comment pisser sans mouiller son pantalon. C’est le début d’une belle amitié, qui durera longtemps, jusque ce que Tyrone avoue qu’il a trahi.

Sorj Chalandon, qui s’inspire d’éléments autobiographiques, raconte ce récit du point de vue de Tony. On y perçoit son amour de ce pays qui n’est pas le sien, son envie farouche d’aider autant que possible ceux qui luttent, notamment en mettant à disposition une chambre à Paris. Mais la force du récit est également de faire ressentir la déception profonde qui affecte Tony, meurtri d’avoir été trompé par l’un de ses amis.

Le roman joue beaucoup sur le mystère qui entoure cette trahison. Alors que je n’apprécie guère les romans qui joue sur le mystère, j’ai trouvé celui-ci très bien amené. Il faut dire que Sorj Chalandon a l’art de rendre son récit attractif : on y découvre des grandes scènes collectives de lutte contre les britanniques, et d’autres plus intimes dans les foyers ou les bars irlandais ; on y fait la rencontre de personnages hauts en couleur ; on découvre un pays marqué par cette guerre, où les traces sont présentes, comme ces peintures qui recouvrent les murs de Falls Road, l’une des rues principales de Belfast.

C’est vraiment un roman que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Il est à la fois didactique (il n’est pas toujours facile de rendre lisible le conflit anglo-irlandais), incarné et prenant. Une très bonne rencontre avec cet auteur, que je poursuivrai certainement avec Retour à Kyllibegs, qui reprend le personnage central de Tyrone Meehan.

Mon traître de Sorj Chalandon
Ed. Le livre de poche

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 08:11

y-revenir.jpgDominique Ané est plus connu sous son nom de scène, Dominique A. L'auteur compositeur interprète, comme il est de coutume de les nommer dans le monde artistique français, qui a accédé à la reconnaissance publique aux dernières victoires de la musique, revient sur son enfance passée au pied des remparts de Provins, ville qu'il a quittée et vers laquelle il revient, de temps en temps.

 

Avec ses parents, il a grandi à Provins, à l'est de Paris. Une ville à la campagne, presque rurale, dominée par les vestiges médiévaux. Très vite, il sent qu'il n'est pas totalement à sa place dans cet univers  : ses parents sont communistes dans une ville marquée à droite ; il est isolé parmi ses camarades de classe, ne trouvant d'appui qu'auprès de quelques uns. Dominique est un enfant qui a peur. Dans le texte, c'est un terme qui revient souvent. Sa peur la plus grande, c'est peut-être celle qu'il a eu un jour lorsque son grand-père, alcoolique, est entré dans sa chambre. Dominique en est heureusement sorti à temps.

 

C'est par le chant et la musique qu'il vainc cette peur. En classe, lorsque l'instituteur lui demande de chanter, il se libère. Avec quelques amis, il monte un petit groupe, joue ses premiers morceaux. Mais Provins l'ennuie, le terrifie même. Alors, quand à 15 ans, il part à Nantes avec ses parents, c'est la joie.

 

Mais Provins ne le quitte jamais vraiment. L'ouvrage retrace cette histoire d'attirance et de répulsion entre le chanteur et cette ville qu'il a utilisée dans ses chansons. Régulièrement, il revient dans cette ville, avec le train de Paris, pour en reprendre le pouls et revenir sur son passé. Cette relation difficile atteint son summum lorsqu'il vient jouer son premier concert sur place et y chante Rue des marais, inspirée par la rue qu'il arpentait enfant.

 

Y revenir n'est pas un ouvrage sur un musicien qui se regarde le nombril, mais le récit touchant d'un homme qui affronte une relation étrange. Cette histoire avec Provins, ses rues mornes et grises, son charme rural, c'est presque une histoire d'amour impossible : on sait que cela ne donnera rien, mais on ne peut s'empêcher d'y penser. Et d'y revenir.

 

Y revenir de Dominique Ané

Ed. Stock - La forêt

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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 12:11

requiem-copie-1.jpgLire un ouvrage dans la ville où l'action se passe, c'est toujours une expérience étonnante. C'est d'autant plus intéressant dans le cas de Requiem, qui emmène le lecteur dans une promenade onirique à travers Lisbonne, par un dimanche torride.

 

Comme dans un rêve, l'intrigue est une suite d'épisodes qui, s'ils ont une certaine logique, peuvent paraître décousus. Ainsi, en une journée, le héros-narrateur traverse toute la ville, allant des quartiers historiques du centre-ville aux bords du Tage, avec une excursion en train vers les plages à l'ouest. Les rencontres sont nombreuses, diverses et entraînent le narrateur vers un rendez-vous qu'il attend ardemment avec un mystérieux visiteur, à minuit.

 

On suit cet inconnu, passé en un instant d'une ferme de l'Alentejo aux faubourgs de Lisbonne par la magie du rêve, avec un grand plaisir. Si le fond est onirique, le tout est empreint d'un certain réalisme, ce qui donne une touche paradoxale à l'ensemble de l'ouvrage. Par exemple, le narrateur est obligé de rendre visite à une vieille gitane pour acheter des chemises de rechange, les siennes étant détrempées par la sueur.

 

On ne cesse de passer d'un épisode réaliste à une histoire fantasmée. Au fil du récit, on passe un moment au bar du musée des Arts Antiques de Lisbonne, où le barman veut absolument faire goûter au narrateur un cocktail de sa composition. On visite également le musée, avec un arrêt devant un tableau de Jérôme Bosch, La tentation de Saint-Antoine (très beau tableau, par ailleurs), où le narrateur entame une longue conversation avec un peintre copiste, autour du thème du détail.

 

L'alimentation occupe également une place importante. Le narrateur ne cesse de manger, le plus souvent des plats typiques de la région de l'Alentejo, au sud du Portugal, qui doit notamment sa renommée à son plat typique qui mêle porc et palourde (un vrai régal !). D'ailleurs, une grande partie des personnages rencontrés sont eux aussi originaires de cette région. Une coïncidence digne de celle des rêves longs et complexes !

 

Mais le point culminant du roman est la rencontre de la fin de la nuit. Le narrateur la passe  avec son hôte mystérieux, qui par ses références et son discours évoque irrésistiblement Fernando Pessoa, le plus célèbre des écrivains lisboètes. La figure tutélaire des lettres portugaises est ici au service du récit et finit par donner à cette promenade hallucinatoire une force et une vigueur tout à fait mémorable.

 

Requiem - Une hallucination d'Antonio Tabucchi
Traduit du portugais par Isabelle Pereira avec la collaboration de l'auteur

 Ed. Christian Bourgois (ou 10/18 en poche)

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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 19:18

sang-d-encre.jpgSe tatouer est une pratique ancestrale, qui est aujourd'hui très prisée. Utiliser son corps comme une toile pour y exprimer ses pensées profondes, ses émotions est presque devenu banal. Mais pour le narrateur, un tatouage ne doit pas être pris à la légère : il révèle une partie intime de l'individu.

 

Cela fait longtemps qu'il pense à se faire tatouer. Mais l'interdit familial, puis l'idée qu'il puisse se tromper de motif, le retiennent. C'est lors d'un voyage en Italie, dans un musée d'antiquités, qu'il trouve la phrase qu'il souhaite imprimer sur son corps : "vulnerant omnes, ultima necat". "Toutes blessent, la dernière tue". Cette phrase, gravée sur les cadrans solaires, le touche, lui parle. Il décide de la faire sienne, de la porter sur sa poitrine.

 

Il fait appel à Dimitri. Ce tatoueur, taiseux et appliqué, est un ami proche. Depuis plusieurs années, il dessine pour Dimitri des modèles qui seront ensuite proposés aux clients. Le tatouage est un moment important : Dimitri met à l'aise son ami et trace sur sa poitrine la phrase, l'ensemble dessinant une croix. Tout le monde semble satisfait, mais ce tatouage ne sera pas une simple ornementation.

 

A partir de cette intrigue initiale, Stéphanie Hochet signe un ouvrage touchant, charnel et fantastique. Par le tatouage, le corps est au cœur du récit. Souvent, on aperçoit le narrateur s'inspecter, se toucher, penser à cette nouvelle part de lui, refusant de dévoiler cette part de son intimité à autrui. Peu à peu, il découvre sa poitrine, notamment à celles qui partagent des nuits avec lui.

 

Mais le tatouage semble avoir des pouvoirs magiques, prenant presque possession du corps sur lequel il est dessiné. Certains mots de ce dernier disparaissent, et ce qui arrive dans la vie du narrateur est trop extraordinaire pour n'être que le fait du hasard. Pourquoi retourne-t-il voir son premier amour ? Et qui est vraiment Dimitri, cet homme à qui il se confie mais qui ne partage rien en retour ?

 

Outre ce récit aux frontières du fantastique, Stéphanie Hochet signe un ouvrage qui traite d'une question existentielle : que laisse-t-on de soi ? Comment faire pour laisser une trace, et laquelle ? Dans ce petit ouvrage (par la taille mais non par la force du texte) l'écriture est acérée et permet de donner vie à ce personnage, cette ombre, tout en interrogeant le lecteur sur son rapport au présent et à l'existence. Une lecture marquante.

 

Sang d'encre de Stéphanie Hochet

Ed. des busclats

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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 09:31

Passer une petite semaine de Lisbonne, c'est l'occasion de plonger un peu dans la littérature portugaise. Je l'ai donc saisie, cette occasion, pour découvrir des ouvrages des grands auteurs portugais.

 

Cain.jpgCommençons par le plus réputé des auteurs portugais récents, récompensé par le Prix Nobel : José Saramago. J'avais été épaté par L'aveuglement, ouvrage où il imagine une société où la cécité se répand de manière contagieuse. Dans Caïn, c'est une toute autre approche. Il reprend le personnage biblique, auteur du meurtre de son frère Abel, et lui fait traverser, par un moyen un peu magique, les grands épisodes de l'Ancien Testament. On retrouve donc Caïn, avec sa mule, au pied de la tour de Babel, où il apprend pourquoi Dieu à inventer les langues. Il se trouve également sous les murailles de Sodome et Gomorre, où il s'étonne de la manière dont Dieu décide de punir toute une population pour ses crimes, y compris ceux que Caïn estime innocents comme les enfants. De manière générale, le ton iconoclaste et anti-clérical de l'ouvrage est omniprésent. Dieu est vu par les yeux de Caïn comme un être cupide, méchant, rancunier, qui n'hésite pas à demander la mort, que ce soit pour les adorateurs du veau d'or ou pour le fils d'Abraham, sauvé au dernier moment par le bras de Caïn. Le tout se finit dans une grande scène à bord de l'arche de Noé, où Caïn va tout faire pour donner un autre sens à la punition divine.

 

Ce qui est fort avec Saramago, c'est qu'il est capable d'écrire sur presque tout et d'emporter le lecteur. Saramago a une verve et un humour assez déroutant, même sur un sujet a priori sérieux comme l'Ancien Testament. Et j'ai retrouvé avec bonheur son écriture, ses longues phrases qui se lisent sans difficulté, ses dialogues originaux. Bref, j'ai pris beaucoup de plaisir avec ce texte posthume de l'auteur portugais.

 

monsieur-calvino.jpgPlace maintenant à un auteur de la nouvelle génération, une des plumes présentées comme les plus prometteuses des lettres portugaises, Gonçalo M. Tavares. L'auteur a décidé d'imaginer un quartier (le bairro) où sont rassemblées les plus grandes artistes : Rimbaud partage le même immeuble que Balzac et Lewis Carroll, et leurs voisins sont, entre autres, Warhol, Beckett, Pessoa ou Proust. Ce quartier est, comme indiqué en début d'ouvrage, "comme le village d'Astérix, [...] un lieu où l'on tente de résister à la barbarie". Ici, il imagine la vie de Monsieur Calvino, un homme un peu lunaire, d'une imagination débordante, peu à l'aise avec le monde réel. Par exemple, son lit, trop petit, lui pose problème : soit c'est sa tête, soit ce sont ses pieds qui dépassent. Du coup, il est obligé de dormir de travers. Ce sont de courtes histoires, absurdes, comme ce jeu avec Duchamp pour lequel ils inventent la manière de compter les points à la fin de la partie. C'est un petit ouvrage très distrayant, surprenant par les chemins qu'il emprunte. Ce n'est pas une biographie de Calvino, ni même une approche de son oeuvre, mais plus un jeu littéraire, construit à partir des ouvrages de l'auteur italien.

 

courts-metrages.jpgPetit détour, enfin, par la figure tutélaire des lettres portugaises, celui qu'on ne peut que difficilement rater en se promenant dans Lisbonne, sa statue trônant au coeur du quartier historique, assis à la terrasse de son café préféré, Fernando Pessoa. Je suis rentré dans son oeuvre par une toute petite porte, un tout petit recueil qui rassemble quatre projets de courts-métrages imaginés par Pessoa. L'ensemble est très court, les courts-métrages sont plus ou moins développés (sauf moins que plus), laissant une grande liberté au lecteur pour imaginer l'oeuvre finale. L'un d'entre eux, le plus abouti, imagine un jeu d'échanges d'identités involontaire assez surprenant. C'est vraiment un tout petit opus, certainement pas suffisant pour dire "je connais Pessoa" mais suffisant pour poser avec lui en terrasse tout en discutant d'un de ses ouvrages !

 

Caïn de José Saramago

Traduit du portugais par Geneviève Leibrich

Ed. du Seuil

 

Monsieur Calvino et la promenade de Gonçalo M. Tavares

Traduit du portugais par Dominique Nédellec

Ed. Viviane Hamy

 

Courts-métrages de Fernando Pessoa

Présenté et traduit du portugais par Patrick Quillier

Ed. Chandeigne

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 08:06

viviane-elisabeth-fauville.jpgVoilà un ouvrage qui me laisse un peu dans l’expectative. J’en ai apprécié l’intrigue, j’y ai ressenti le travail stylistique, mais j’ai l’impression d’être passé en partie à côté de ce dernier. Un peu comme si j’avais lu ce roman mais que je n’en avais pas apprécié l’entière saveur.

 

Viviane Elisabeth Fauville est le nom de l’héroïne. C’est une femme déstabilisée par la rupture d’avec son mari, par cet enfant dont elle ne sait pas toujours quoi faire. Son trouble est tellement fort que dans un accès d’inconscience, elle tue son psychanalyste avec un couteau. Viviane a du mal à reconstituer le fil des événements qui l’ont amené à cet acte funeste et se renseigne dans les journaux sur la progression de l’enquête.

 

L’ouvrage est assez original dans sa construction, s’orientant parfois dans le roman noir sans y entrer pleinement (comme de nombreux romans publiés aux éditions du Minuit, notamment les premiers Robbe-Grillet). Viviane est en effet obligée de se rendre au commissariat pour les interrogatoires, elle reconstruit l’histoire de cet homme pris entre une femme qui a quitté le domicile conjugal et une jeune maîtresse. Mais finalement, cette intrigue policière n’a que peu d’importance, étant donné qu'on connaît le meurtrier. Sans faire grand chose ni preuve d’un grand machiavélisme, Viviane parvient toujours à se sortir des situations inconfortables dans lesquelles la met l’enquête.

 

Le cœur de l’ouvrage, c’est ce personnage féminin, parfois tourmenté, en même temps pragmatique, souvent peu soucieuse des enjeux de ses actes. Ainsi, pour pouvoir vaquer à ses occupations sans être gênée par l’enfant, elle n’hésite pas à l’endormir avec des médicaments. Mais ma lecture a certainement été influencée par les souvenirs d’une précédente, où une femme était elle aussi aux prises avec son psychanalyste et des troubles plus ou moins prononcés. Et j’ai un souvenir tellement fort de Sollicciano, d’Ingrid Thobois, qu’il a un peu pollué mon approche de cet ouvrage, beaucoup moins labyrinthique et tortueux.

 

Surtout, j’ai l’impression, quelques jours après avoir fini Viviane Elisabeth Fauville, qu’il faudrait le reprendre pour disséquer les choix stylistiques de l’auteur (en particulier de narration). Ils sont certainement très importants dans l’évolution de l’intrigue et du personnage, ont participé à mon plaisir de lecture (qui a été réel) mais je n’en prends conscience que tardivement. Un livre à reprendre et à déguster d’une autre façon, visiblement.

 

Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck

Ed. de Minuit

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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 08:01

un-ecrivain-un-vrai.jpgGary Montaigu a tout pour être comblé : il vient de recevoir l'une des plus grandes distinctions littéraires de Etats-Unis, et une chaîne de télé l'a sollicité pour devenir le héros d'une émission de télé-réalité. C'est, pense-t-il, le début de la gloire. Mais peut-on réellement préserver son intégrité d'écrivain en se prêtant au jeu de la médiatisation à outrance ? C'est ce dilemme que donne à lire Pia Petersen dans ce très agréable roman.

 

La littérature à la télévision, c'est souvent une histoire compliquée. Si, en France, Bernard Pivot reste le modèle indépassable pour de nombreux téléspectateurs, il est bien difficile de rendre par l'image et le temps télévisuel le travail, la beauté et la magie de la littérature. En participant à cette émission de télé-réalité montrant un écrivain au labeur, se battant pour faire avancer son roman et ses personnages, Gary est persuadé de réussir à montrer la valeur de la littérature. Soutenu par Miles, le producteur, et Ruth, sa femme, il s'engage dans le projet de façon très optimiste. Trop optimiste.

 

Car rapidement, les belles intentions du programme tombent à l'eau. D'abord, comme écrivain, Gary perd tout libre arbitre par rapport à son roman. Les évolutions des personnages et de l'intrigue sont soumises à l'approbation des spectateurs, qui se prononcent grâce à un système de j'aime, je partage. Gary se transforme en scribe des desiderata des votants, perdant la main sur son histoire. Mais ce n'est pas seulement l'écrivain qui intéresse le producteur : Gary est poursuivi jour et nuit par la caméra de Brandon, qui ne le lâche pas d'une semelle. Et comme dans toute émission de ce genre, il faut bien une histoire croustillante d'adultère. C'est là qu'entre en scène Alana, journaliste, qui devient pour l'émission et à son grand plaisir la maîtresse de Gary.

 

Seulement, tout cela ne fonctionne pas longtemps. Gary ne supporte pas la perte de son autonomie et le dit de plus en plus clairement lors de ses confidences face à la caméra. Cette sensation d'être toujours sous l’œil de la caméra l'insupporte et le rend irritable. Il doit surtout faire face à sa femme, opportuniste, attirée par l'argent de l'émission qui permet de compenser les maigres rentrées pécuniaires de son mari romancier. Machiavélique, sans scrupules aucun, elle incarne face à Gary rêveur, idéaliste et épris de liberté la figure de l'arriviste, pour qui tous les moyens sont bons. Ces deux personnages opposés donnent au roman une grande partie de sa saveur.

 

Il faut ajouter à cela que Pia Petersen utilise une très habile construction pour rendre son intrigue addictive. Rapidement, le lecteur comprend que cette émission n'est pas une réussite, et ne saisit les raisons de cet échec que progressivement. Tout cela mène à une grande scène finale où Gary, qui tente d'échapper aux caméras constamment braquées sur lui, se promène en ville. C'est une scène très bien rendue, très cinématographique, qui finit d'embarquer le lecteur dans cette réflexion ludique et intrigante sur la place de l'écrivain dans la société médiatique contemporaine.

 

Un écrivain, un vrai de Pia Petersen

Ed. Actes Sud

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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 21:48

Parce qu'il n'y a pas que les films que je ne prends plus le temps de chroniquer longuement, voici une petite séance de rattrapage livresque.

 

tour-de-france.gifPour se mettre en jambe, je vous propose une petite promenade à bicyclette avec Albert Londres. Bon, cela risque d'être assez éprouvant, et le titre de l'ouvrage n'est pas mensonger : Tour de France, tour de souffrance. Ce petit recueil rassemble les articles écrits par Albert Londres alors qu'il suivait le Tour de France 1924. Chaque article, assez long, raconte le périple d'une étape parcourue par les coureurs : Brest-Les Sables-d'Olonne, Les Sables-d'Olonne-Bayonne, notamment. Soit des étapes de plus de 400 km pour certaines, avec départ dans la nuit et arrivée le lendemain soir ! Et pas question de croire que les étapes étaient faciles : la traversée des Pyrénées passe par les cols d'Aubisque, du Tourmalet et d'Aspin ! Albert Londres donne à lire toute la souffrance de ces hommes, couverts de poussières, obligés d'effectuer leurs réparations seuls, parfois avec les cailloux du bord de la route pour réparer une chaîne. C'est un effort phénoménal, absolument démentiel, et il n'est pas surprenant de lire que les coureurs sont parfois aidés par quelques substances aux vertus fortifiantes. Ce recueil est passionnant à lire, Albert Londres rendant son récit très vivant grâce à de nombreux dialogues. A recommander à tous les amateurs de vélo !

 

le-quai-de-ouistreham.jpgDe souffrance, il en est question aussi avec Florence Aubenas, dans Le quai de Ouistreham. On quitte ici le milieu du sport pour se plonger dans la vie des précaires, ceux qui sont obligés d'aligner les petits boulots, mal payés, aux horaires impossible, pour espérer (sur)vivre. Suivant le modèle de Günther Wallraff, Florence Aubenas s'est présentée à Caen comme une chercheuse d'emploi, sans expérience. Elle témoigne ici du regard des autres, négatifs, des difficultés à vivre au quotidien les vexations et humiliations, des obligations à accepter des heures supplémentaires non payées pour garder son emploi. Ce que j'ai trouvé très éloquent, c'est que ce monde de précaires est finalement assez refermé sur lui-même : les horaires décalés, le manque d'argent, font que ces salariés ne se mêlent que peu à ceux qui ont des places sûres. C'est vraiment cette frontière invisible qui saute le plus aux yeux à cette lecture, car les problèmes de précarité et les difficultés à trouver un boulot (il ne suffit pas de vouloir !) ne devraient malheureusement surprendre personne. (Ce qui n'est bien entendu pas le cas) Un ouvrage qui a beaucoup fait parlé de lui à sa sortie, et qui mérite d'être lu.

 

la-brebis-galeuse.jpgAscanio Celestini parle aussi, à sa manière de souffrance. Celle des enfants des années soixante (les fabuleuse années soixante, comme il dit), jugés turbulents et qu'on soignait dans les asiles à coups d'électrochocs ou de trépanation. L'histoire contée est multiple. On croise d'abord un jeune narrateur des années soixante, qui raconte sa vie entre l'école avec le curé, la mère folle et l'amoureuse pour qui il mange des araignées. Puis on rencontre Nicola, qui a vécu dans la montagne et est enfermé depuis 35 ans à l'asile. Puis les deux personnages se rencontrent, vivent des aventures dans un supermarché avec une représentante en café,... J'ai apprécié cette lecture, mais je crois que je n'ai pas été bouleversé du fait que je connaissais différents ressorts de cette histoire, ayant vu le film qu'Ascanio Celestini a lui-même réalisé à partir du roman, La pecora nera. L'écriture et la construction de l'ouvrage sont tout de même assez originales et méritent qu'on découvre cet ouvrage.

 

vie-et-mort.jpgEnfin, voici une douleur plus intérieure, j'oserai presque dire une souffrance plus anodine : celle de l'écrivain qui s'ennuie lors d'une rencontre organisée avec son public et qui laisse son esprit divaguer, imaginant des histoires, des rencontres, la fiction se mêlant parfois avec la réalité de ce que vit l'écrivain à l'issue de la rencontre. Vie et mort en quatre rimes, de l'israélien Amos Oz, est un court roman assez plaisant, mais que je qualifierai d'anecdotique en ce qui me concerne.

 

 

Tour de France, tour de souffrance d'Albert Londres

Ed. du Rocher - Motifs

 

Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas

Ed. Folio

 

La brebis galeuse d'Ascanio Celestino

Traduit de l'italien par Olivier Favier

Ed. du Sonneur

 

Vie et mort en quatre rimes d'Amos Oz

Traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen

Ed. Folio

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 08:17

ubik.jpgAlors que l'ensemble de la métropole lilloise vient de passer trois mois sous le signe du fantastique, les expositions ont été l'occasion de mesurer l'étendue de mes lacunes en terme de littérature du genre, en particulier la littérature de science-fiction. Qu'à cela ne tienne, je me suis donc plongé dans Ubik.

 

Glen Runciter dirige une société d'anti-psis. L'objectif de ses employés, des neutraliseurs, est de s'opposer aux talents des precogs, capables de voir ce qui va se produire dans le futur, ou aux psys, qui arrivent à lire les pensées de leurs compatriotes. Tous ces talents sont utilisés par les entreprises qui dirigent le nouveau monde, dans le but de tout savoir sur leurs futurs clients. Runciter reçoit une commande importante : il doit envoyer sur la lune ses neutraliseurs les plus efficaces pour contrer une attaque d'une ampleur considérable. Mais ce voyage sur la lune sera bien plus dangereux que prévu.

Voici résumé les premières pages d'Ubik. Il est difficile d'en dire plus, car l'intrigue prend des voies très diverses et parfois tortueuses. Dès les premières pages, on suit Glen Runciter dans un moratorium où il se met en contact avec sa femme décédée et en état de semi-vie. Cette position de semi-vie, où la communication avec les vivants est possible mais l'interaction avec le réel interdite, est au cœur du roman. Runciter y prend des conseils pour diriger son entreprise. Mais le message est parfois troublé par la présence d'êtres négatifs qui tentent de s'imposer, comme le petit Jory, allongé aux côtés de Mme Runciter.

 

Le héros du roman, ou plutôt le anti-héros, est Joe Chip. C'est lui qui donne son avis sur les futurs neutraliseurs. Ici, il est consulté pour donner son avis sur Pat, une jeune surdouée. Mais Joe a des doutes : il ne sait pas si Pat est un atout ou un danger pour la société de Runciter. Chip est à l'opposé du héros qu'on imagine : il est désordonné, incapable d'avoir sur lui la monnaie pour faire fonctionner les appareils qui l'entourent. Mais il est très subtil et comprend beaucoup de choses. Néanmoins, son retour sur Terre après le voyage dans la Lune met à mal tous ses repères. Et ce sont ceux du lecteur qui sont également perturbés.

 

A partir du retour sur Terre, le roman prend une direction très troublante, où tout est bouleversé. Le temps s'écoule à l'envers, avec un retour dans le passé. Les personnages disparaissent les uns après les autres, après une mort et une décomposition subite. Mais tout cela est-il réel ?

 

Philip K. Dick s'amuse avec les repères du spectateur. Si on trouve dans son roman des pages dénonçant le capitalisme et la monétisation du moindre geste quotidien, c'est également un roman qui traite de questions plus métaphysiques, notamment avec l'introduction du concept de semi-vie. Si le début du roman est facilement accessible, la seconde partie est plus complexe. Constamment, je me suis demandé où les personnages se trouvaient. Même si mes repères ont été souvent remis en cause et que je n'ai certainement pas tout saisi (il me reste quelques doutes), j'ai apprécié cette plongée dans cet univers fantastique. Et cela m'a donné envie de poursuivre ma découverte de la science-fiction.

 

Ubik de Philip K. Dick

Traduit de l'anglais par Alain Dorémieux

Ed. 10/18

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 08:33

la-femme-du-Blanc.jpgLa femme du Blanc se nomme Beautiful. Dans les années 30, elle a épousé le colon chez qui travaillait son père. Cette union contre nature, pour l'époque, a beaucoup fait parlé  et a laissé une trace indélébile pour les habitants du village : Beautiful, la femme peul, la femme médecine, libre, indépendante, est une grande figure locale. Sa petite-fille, Astaï, décide d'aller sur ses traces, munie d'une boîte en carton qui contient des fragments de la vie de sa grand-mère.


Astaï va ainsi questionner son entourage, notamment ceux qui ont connu sa grand-mère lorsqu'elle était encore en vie. Elle tente de reconstruire cette personnalité atypique à partir des morceaux qu'elle recueille. Elle décide même de faire un voyage en France pour aller sur les traces de son grand-mère, René, le colon. Car on ne sait pas grand chose de lui, hormis la légende prétendant que c'est un poilu de la Grande Guerre, légende qui restera entière.


Rapidement, le roman sort du cadre habituel du roman sur la recherche des origines pour devenir un récit de rencontres. La quête d'Astaï est pour elle l'occasion de faire la connaissance de femmes, souvent blessées et meurtries par la vie, qui vont lui permettre d'avoir un autre regard sur sa grand-mère. Car si les femmes rencontrées n'ont pour la majorité d'entre elles aucun lien avec Beautiful, elles donnent à Astaï une autre vision de la vie. Ces femmes sont des prostituées, des sans domicile, des femmes internées dans un maison d'accueil, des femmes battues.


Si le propos est globalement intéressant, j'ai eu beaucoup de difficulté à entrer dans ce roman et à me prendre d'empathie pour les histoires contées. J'ai été accroché au départ par la vie de Beautiful, qu'on perd rapidement de vue. Par la suite, j'ai eu énormément de mal à me repérer dans la construction du récit. La narratrice change régulièrement (presque à chaque chapitre, voire en cours de chapitre), donnant la parole à ces femmes qu'on découvre, mais qui sont restées pour moi des personnages superficiels.


Peut-être n'étais-je pas dans une période propice à la lecture d'un tel ouvrage, fractionné, où les histoires s'enchaînent sans lien direct ou clairement explicité. Je trouve néanmoins que tout cela manque de liant et je n'ai pas pris beaucoup de plaisir à la lecture de cet ouvrage.

 

La femme du Blanc de Muriel Diallo

Ed. Vents d'ailleurs

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