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12 juin 2009 5 12 /06 /juin /2009 18:29

Sur un bateau traversant l’Atlantique, un homme reconnaît une vedette des échecs qui voyage incognito, Czentovic. Décidé à le voir jouer, il monte un stratagème pour l’inciter à se dévoiler. Arrivant à ses fins, il parvient à monter une partie dans laquelle Czentovic jouera contre l’ensemble des autres membres à bord. Et alors qu’un coup décisif est sur le point d’être joué, un inconnu retient les joueurs pour les empêcher d’offrir la victoire au champion. Curieux, on interroge le nouveau venu qui dit n’avoir pas joué aux échecs depuis plus de 20 ans. Il raconte alors comme il a appris à jouer : à cause de son enfermement et de son isolement décidé par les nazis.


Le joueur d’échecs est un roman court mais dense. Zweig réussit à surprendre son lecteur dans cette nouvelle. Alors qu’il pense que le joueur d’échecs du titre est Czentovic, vedette mondiale, on découvre relativement tardivement que tout ceci n’est que prétexte à introduire le véritable héros de l’histoire, M. B., autrichien et ancien prisonnier des nazis. Heureusement que ce basculement se produit car Czentovic, sûr de sa force et de sa supériorité, est un être froid et antipathique, qui fera tout pour exploiter les failles de son adversaire contre qui il acceptera de jouer. 

 

A l’inverse, M. B. apparaît comme humain, notamment par son statut de victime des expériences nazies. La punition que lui inflige les nazis (et que je ne dévoilerai pas totalement, pour ne déflorer une partie de l’intérêt de l’œuvre) est inhumaine, et finalement bien plus lourde de conséquences qu’une peine classique. On réalise à quel point le fait de parler et d’échanger avec autrui est important.

 

La tombée dans la monomanie des échecs, effet secondaire de la punition infligée, et la dépendance permanente à laquelle doit faire face M. B. illustre les limites du psychisme humain. C’est parce que le narrateur prend soin de lui qu’il ne perd finalement pas totalement pied dans cette histoire.

 

Zweig, avec une écriture très fluide, signe avec Le joueur d’échecs une œuvre importante sur la soumission et la folie. Il est à préciser que ce roman a été rédigé lorsqu’il était en exil au Brésil pour fuir l’Allemagne nazie, et qu’il constitue sa dernière œuvre avant son suicide. Zweig, lucide, signe une œuvre qui témoigne de la folie de l’époque qu’il n’a pas pu supporter. Vraiment un ouvrage à lire !

 

Le joueur d'échecs, de Stefan Zweig

Traduit de l'allemand

Ed. Le Livre de poche

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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 09:50

Grande première aujourd’hui, puisque je vais vous parler, enfin évoquer, un roman que je n’ai pas terminé. Cet ouvrage m’est tombé des mains alors que je suis d’habitude très persévérant dans mes lectures. Si un auteur a pris le temps de l’écrire, et surtout si un éditeur a pris le temps de le publier (et pour celui-ci de le traduire), c’est qu’il doit y avoir une raison. Eh bien là, je cherche encore.

 

Eric Sanderson rentre chez lui. Problème : il est amnésique. Mais le premier Eric Sanderson, avant d’être amnésique, a laissé des indices pour que le nouveau Eric puisse comprendre son histoire. Eric Sanderson rencontre donc un psychiatre, qui l’incite à partir à la recherche d’un professeur du langage. Mais Eric est poursuivi par un ludovicien, le requin du titre, qui lui mange peu à peu la mémoire.

 

Je dois avouer que je n’ai pas tout compris aux intentions de l’auteur. Il y a une dimension de science-fiction mâtinée de psychologie, nous sommes d’accord. Il y a une intrigue qui se veut pleine d’action, avec la menace de ce requin fantasmé (ou non) combattu avec des dictaphones, la rencontre avec Scout et leurs déambulations dans un labyrinthe de livre avec un chat roux prénommé Yann. Mais l’ensemble n’a jamais fait sens. J’ai eu l’impression d’être face à un salmigondis indigeste, dans lequel on passe d’une scène à l’autre sans comprendre les enjeux de l’intrigue, si ce n’est l’envie de retrouver ce professeur (mais pourquoi le retrouver ?). Les personnages sont à peine esquissés, l'intrigue confuse à souhait et l’écriture est très plate. Rien de très réjouissant. Les quelques dessins qui jalonnent le roman permettent de comprendre certains éléments de l’intrigue, mais ce fut trop peu pour m’embarquer dans cette aventure.

 

Bref, c’est sans regret aucun que j’ai abandonné les protagonistes à la page 310 (parce qu’en plus, c’est un pavé), indifférent à ce qui pouvait leur arriver. Cette passivité face aux héros et à l’intrigue furent pour moi les indices définitifs me disant de prendre un autre livre. Ce que j’ai fait !

Les avis de Neph (enthousiaste), Restling (agréablement surprise), Roxane (la déception a augmenté au fil des pages), Stefie (trop décalé pour elle), Cuné (Elle aussi a laissé tomber !)

Et merci à toute l’équipe de BOB qui m’a permis de découvrir (ou moins en partie) ce roman.

 

Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde, Steven Hall

Traduit de l'anglais par Pierre Guglielmina

Ed. Robert Laffont - Pavillons

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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 19:14

Imaginez un languedocien balafré et boiteux qui arpente les rues de Paris pour rattraper son Angélique. Eh bien, ce fut à peu près ce qui m’arriva ce samedi, au détail près que je ne suis ni languedocien ni balafré, et que je ne courais pas après Angie, mais pour résoudre des énigmes tordues. Le tout accompagné de six compères. Vous l’aurez compris, samedi avait lieu la deuxième édition de Books and the city, le rallye parisien et culturel de la blogosphère littéraire.

 

Armés de parapluies et autres k-way (car comme l’an dernier, le temps fut la seule ombre au tableau de la journée), nous avons déambulé d’un pas rapide dans les ruelles de la capitale et emprunté cinq lignes de métro différentes pour arriver à nos fins. Car, non seulement les organisatrices ont fait travaillé nos neurones de manière intensive, mais en plus elles n’ont lésiné sur nos trajets : départ au Sacré-Cœur (bonne préparation physique, cela dit), premier rendez-vous à Saint-Sulpice avec Dan Brown et Apollinaire, retour au cimetière de Montmartre sur les traces de Guitry, Feydeau et Zola, passage par la place des Vosges où nous avons manqué croiser Madame de Sévigné et Le Cid, puis (le coup fatal), nous apprenons alors avec stupeur que nous devons retourner à Montmartre, pour découvrir le mur des Je t’aime (Métro abbesses) et ensuite aller sur les pas de Nerval, Picasso et Marcel Aymé. Soit les lignes 1, 2, 4, 12 et 13. Un vrai périple, je vous dis.

 

Avec une équipe d’une cohésion quasi parfaite, nous avons avalé tous ces kilomètres en n’oubliant jamais notre objectif, soit la victoire : Diane avait la chance d’avoir Internet sur son téléphone, Pauline était en hot line avec JR (qu’on ne remerciera jamais assez d’avoir privilégié notre aventure étrange au duel Safina-Kuznetsova), Gwen était d’un entrain qui faisait plaisir à voir, surtout à genoux déguisée en chaperon rouge sur les quais de Sèvres-Babylone, Emma nous a fait peur lorsqu’elle s’est faite alpaguer par la gardienne du cimetière de Montmartre pour arrachage manifeste de terre dans les pots de fleur et en nous proposant d’acheter des préservatifs, Marie-Pierre fut d’un précieux secours en connaissant ce fameux mur des Je t’aime qui en a perdu plus d’un, et Florence remerciera pour nous sa maman qui a pris beaucoup de plaisir à nous guider dans les rues parisiennes. Bref, tous ces moments de marche, de doute, de réflexions, de tuerie de forfait téléphonique pour arriver au Graal : la victoire. Car oui, j’ai le plaisir de vous annoncer que l’équipe Joffrey de Peyrac est sortie vainqueur de ce cruel jeu de pistes concocté de main de maître par les So Glamourous Organisatrices, Fashion, Amanda, Emeraude, Chiffonnette, Stéphanie et Tamara. Merci à vous pour cette très belle journée et cette organisation sans faille.

 

Le jeu de piste s’est terminé par un arrêt bistrot avant le repas du soir, ce qui a permis d’échanger de vive voix avec de nombreux camarades de blogs (ou pas), comme Patricia Parry, LilibaLucile, Karine ou Bladelor, et de poser des questions littéraires primordiales comme celle-ci que je soumets à votre réflexion : Zola (que Sébastien, alias le Petit Nicolas, Caroline et moi avons pris comme sujet de défi) a-t-il été le précurseur de la chick-lit, avec Au bonheur des dames ?

 

Sur cette question existentielle qui pourrait bouleverser l’histoire littéraire (encore plus que Florence déguisée en Castor avec son écharpe enroulée sur la tête ou la « formalisation matérielle » du bateau ivre qui a subrepticement remplacé le bateau-lavoir dans l’esprit de cette même Florence, formalisation que j’avais, dans un élan d’allégresse, totalement corroborée), je vous laisse avec tous les souvenirs de cette belle journée, et retourne à ma joie d’avoir gagné, joie que je pense avoir exprimée avec beaucoup d’humilité et de maîtrise samedi soir (comment, qui a dit non ?). Du coup, je me sens obligé de lire un tome d’Angélique, surtout qu'Anne Gaulon Golon (t’as vu, Gwen, je l’ai casée. Et merci Amanda pour l'orthographe) est en train d’en sortir des versions augmentées ! Le bonheur !

 

Et pour finir, une pensée pour mes camarades de jeu de l’an dernier, avec lesquelles nous avions brillamment remporté le prix de l’antépénultième. Comme quoi, tous les espoirs sont permis (ne désespère pas Laetitia, tu gagneras un jour !). Et à très bientôt pour de nouvelles aventures avec Herman Hesse, Ovide, Simenon ou Fred Vargas !

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7 juin 2009 7 07 /06 /juin /2009 14:54

Juliette Gréco, icône germanopratine de l’après-guerre, n’a pas cessé depuis soixante ans de chanter. Hier sur des textes de Gainsbourg, d’Aragon, aujourd’hui aidé par les plus jeunes Christophe Miossec, Benjamin Biolay, Marie Nimier, Olivia Ruiz ou Abd Al Malik, elle continue de déployer son talent sur disque et sur scène. Découverte par l’intermédiaire de l’album qu’elle a sorti il y a maintenant cinq ans (et qui contient une très belle version de La rose et le réséda de Louis Aragon), je suis sous le charme. Ainsi, lorsque j’ai reçu une place pour aller la voir sur scène, j’étais aux anges. Bonheur aucunement déçu par la prestation scénique que j’ai pu voir.

 

Il faut bien l’avouer, le début de ce récital m’a fait craindre le pire, à cause de la difficulté pour comprendre ce que Juliette Gréco chantait. Puis, le temps passant et la voix s’échauffant, l’ensemble s’est fluidifié, et l’artiste a pu faire usage de l’ensemble de ses talents d’interprète. Car c’est bien à un travail d’interprète que l’on assiste : Gréco n’écrit pas, ni paroles ni musiques, et demande à d’autres d’écrire pour elle. Artiste très honnête, puisqu’elle rend hommage avant chaque chanson à l’auteur et au compositeur.

 

L’audace de Gréco se voit sur scène où elle mélange les chansons, celles de 1950 avec celles de 2009, où elle chante à la fois ses succès, comme le mythique Déshabillez-moi, mais aussi ceux des camarades qu’elle côtoyait (Brel, Ferré, Gainsbourg). Elle a l’art de mettre dans chaque chanson une part d’elle, de lui donner corps. Sur beaucoup de titres, elle a emmené le public (Ne me quitte pas, La javanaise,…), mais trois titres ont vraiment retenu mon attention et fait déferler les émotions.

 

La première de ces chansons est la plus connue de Léo Ferré, Avec le temps. Chanson magnifique, qui me donne toujours des frissons, et qu’elle interprète à merveille. Les deux autres sont des titres de Brel : les vieux amants tout d’abord, que chante Gréco avec à coté d’elle, au piano, le compositeur de la chanson, Gérard Jouannest, qui est aussi son compagnon. Résonance particulière liée à cette proximité. Enfin, le grand moment a été atteint avec l’interprétation de J’arrive, autre chanson de Brel composée par Jouannest. Entendre cette femme de plus de 80 chanter à la mort que ses « amitiés sont en partance » et qu’elle « n’a jamais fait qu’arriver » auprès d’elle m’a ému aux larmes. Alors que la version de Brel fait ressentir une certaine urgence, Gréco a pris le temps d’installer la chanson, comme si elle était prête à subir ce qui l’attend. Pas de peur ou de crainte, mais une forme de sérénité troublante. A l’inverse, sa version de Ne me quitte pas était beaucoup plus violente et tourmentée que celle de Brel, où on le sent abattu. Le travail sur les lumières était formidable, et ce fut vraiment un magnifique moment, émouvant à souhait.

 

Simplement accompagné d’un piano (Gérard Jouannest) et d’un accordéoniste (dont j’ai oublié le nom, qu’il m’en excuse), Juliette Gréco donne à toutes ces chansons une dimension supplémentaire, soit par leur nouveauté, soit par la nouvelle consistance qu’elle parvient à leur donner. Si jamais vous avez la possibilité de voir prochainement cette grande artiste sur scène, ne vous privez pas car c’est vraiment un moment magnifique.

 

Et j’embrasse amoureusement celle qui m’a fait ce merveilleux cadeau…

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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 10:25

La narratrice, soit Annie Ernaux en personne, a quitté W. Quelques mois après leur séparation, W. lui annonce qu’il s’est installé avec une nouvelle compagne. Alors que rien ne le laissait présager, la narratrice sombre dans un accès de jalousie qui va imprégner ses gestes et ses pensées pendant plusieurs semaines.

 

L’occupation est un des jalons de l’œuvre littéraire d’Annie Ernaux, dans laquelle elle utilise les événements de sa vie, et en fait des écrits qui dépassent la seule dimension personnelle. Ici, l’événement en question ne la concerne pas elle directement, puisqu’il s’agit de son ex-ami, beaucoup plus jeune qu’elle, qui a décidé de s’installer avec une femme du même âge qu’elle. Premier affront narcissique : elle découvre que l’intérêt que W. portait à une femme de son âge n’est pas un privilège qui lui est fait. Lors de ses rencontres avec W., celui-ci laisse des indices sur sa nouvelle compagne : lieu d’habitation, profession,… Alors qu’elle tente de se réfréner, de raisonner ses pulsions de jalousie, elle cède à plusieurs reprises, fouillant sur le Minitel ou utilisant une connaissance qui fréquente la même université que la femme en question.

 

A partir d’un fait banal, Annie Ernaux décrypte la montée de la jalousie, ses conséquences concrètes et son apaisement. On plonge avec elle dans les méandres de ce sentiment étrange, et on se demande avec elle comment une femme sensée peut céder aussi facilement à un sentiment qui la pousse à effectuer des actions qu'elle regrette par la suite. Dans ce très court ouvrage, on retrouve les réflexions permanentes d’Annie Ernaux sur sa relation à l’écriture, son besoin de raconter cette histoire et les doutes inhérents. Ce n’est bien évidemment pas l’ouvrage majeur d’Annie Ernaux, mais il est dans la lignée de sa production antérieure (son père, sa mère, un avortement, …), et est une pièce du puzzle qui amène à ce magnifique ouvrage en forme d’épilogue, Les années.

 

A noter que ce roman a servi de trame au film L’autre (autre terme utilisé pour désigner la femme honnie), dans lequel Dominique Blanc incarne la narratrice (film que j’ai malheureusement loupé)

 

Autres œuvres d’Annie Ernaux : La place, Journal du dehors, Les années

 

L'occupation, d'Annie Ernaux

Ed. Folio

 

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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 08:31

 Matteo Blanco, alias Harry Caine, est scénariste. Ancien réalisateur de renom, il a cessé la réalisation suite à un accident qui l’a rendu aveugle. Il se contente donc de scénarii, avec l’aide de Diego, le fils de Judit, son agent. Mais la venue d’un jeune réalisateur, surnommé Ray X, fait ressurgir le passé de Harry et de Judit. Lorsque Diego demande à Harry qui est Ray X, et pourquoi il inquiète sa mère, Harry lui raconte son histoire, celle de sa passion amoureuse avec Lena et celle de sa comédie, Filles et malettes.

 

Almodovar signe avec Etreintes brisées un mélodrame dont il a le secret. Les ficelles sont connues, mais il les utilise avec une telle maestria que le spectateur est toujours surpris par les thèmes qu’il développe. Comme dans de nombreux films du réalisateur, on retrouve l’histoire d’amour passionnée, les interrogations sur la filiation, la culpabilité, tous thèmes chéris d’Almodovar. La grande nouveauté est qu’il situe cette fois l’action du film dans le monde du cinéma. Habitué des milieux artistiques (la télévision et les travestis dans Talons aiguilles, le théâtre dans Tout sur ma mère), il se frotte au milieu qu’il connaît et qu’il aime le plus : celui des plateaux de tournage.

 

Un film sur le cinéma, c’est un peu du déjà vu. Truffaut en a déjà excellemment parlé dans La nuit américaine (vu récemment, et j’ai été épaté par ce long-métrage). Mais la force d’Almodovar est qu’il traite ce sujet rebattu en gardant toute sa patte. Dans Etreintes brisées, on trouve trois films. Le premier est celui qui se déroule à l’époque actuelle, avec Harry aveugle et le surgissement inattendu du fils d’Ernesto Martel, que Mateo Blanco a connu sur un plateau de tournage. Le second film se déroule 14 ans auparavant, et relate l’histoire d’amour entre Mateo et Lena, la femme de son producteur qui va devenir sa maîtresse et son actrice. Et le troisième film est celui qu’ils tournent, cette comédie de mœurs déjantée où les femmes se poussent dans les escaliers et où d’autres cachent des sacs de cocaïne dans leur placard. Les trois films sont montés habilement, de façon à ce que le spectateur ne se perde pas.

 

Almodovar donne à voir la passion de ce réalisateur pour son art (notamment lors de la scène où il juge très mauvaise les prises conservées juste à la voix des actrices), tout en montrant que ce n’est pas un ascète, comme en témoigne sa relation tourmentée avec Lena. Il propose aussi sa vision de l’Espagne, avec notamment ces scènes de violences conjugales que subit Lena de la part de son mari, homme richissime, sujet préoccupant il y a encore quelques années en Espagne, mais que les autorités ont décidé de prendre à bras le corps avec une loi condamnant fortement les actes de violences au sein du couple (ce qui n’exclut pas les problèmes, mais permet de les réduire).

 

Si le fond du film est intéressant (bien qu’il aurait pu gagné à être un poil plus resserré), que dire de la prestation des acteurs, en particulier celle de Penelope Cruz en Lena. Femme en manque d’argent, tourmentée par la maladie de son père, elle cède aux sirènes du riche Ernesto Martel tout en cherchant à assouvir sa première passion : le cinéma. Elle est à l’aise dans tous les plans, passe sans difficulté aucune d’un plan non maquillé à son réveil à un autre où elle est resplendissante. Sa relation avec Almodovar, qu’on sent pleine de confiance, lui permet de tourner des scènes qu’elle ne ferait pas avec tout le monde. Et ce plaisir est décuplé par les prestations de ses partenaires, tous très bons : Lluis Homar en Mateo Blanco (c’est toujours difficile de jouer un aveugle), Blanca Portillo en Judit, l’amie et confidente peu sereine, Tamar Novas,… Tout le casting est à féliciter. Après celui de Volver, Almodovar s’affirme comme un des meilleurs directeurs d’acteurs du moment. Le tout accompagné par la musique toujours envoûtante d’Alberto Iglesias, qui se marie subtilement aux images d’Almodovar.

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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 07:39

Sergipano est un jeune paysan qui a quitté sa terre natale, le Sergipe (région du Brésil qui lui donne son nom), pour devenir ouvrier (ou plutôt esclave dans une cacaoyère). Fils d’un entrepreneur qui a tout perdu à cause d’un oncle ambitieux et sans scrupules, il se confronte à la vie en communauté dans les plantations de Mané-la-Peste, découvre la pauvreté de tous les travailleurs qui comme lui n’arrivent pas à économiser un peu d’argent pour quitter ce poste. Sergipano connaît un maigre répit lorsque la fille du propriétaire décide de faire de lui son esclave particulier lors des quelques jours qu’elle passe dans la plantation.

 

Jorge Amado, auteur brésilien, décrit dans ce court roman la vie de ces ouvriers agricoles écrasés par le travail, par la cupidité de ce propriétaire terrien prêt à massacrer un de ses employés lorsqu’il détruit la moindre cabosse de cacao. On suit les aventures de Sergipano et de ses compères d’infortune, affamés, comme Colodino, Joao Grilho ou Honorio l’homme de main qui réussit à manipuler le propriétaire car il a des informations compromettantes le concernant. On rencontre aussi des femmes qui font « la vie », c'est-à-dire qu’elles vendent leurs corps aux hommes qui trouvent à leurs cotés le peu de distraction de leur vie de labeur. Et l’existence de Magnolia, de Mariette ou d’autres filles très jeunes n’a rien à envier à celles de leurs compagnons d’infortune.

 

Ce court roman, le second de l’auteur qui veut plus en faire un documentaire sur la vie de ces ouvriers qu’une fiction, est également l’occasion de décrire les mœurs immorales et déviantes des propriétaires. Outre Mané-la-Peste, le propriétaire, on découvre la figure de Joao Vermelho, le tenancier des cordons de la bourse qui considère l’argent comme si c’était le sien. L’être le plus exécrable de cette famille est sans conteste le fils, homme de bonne famille qui poursuit des études en ville, et qui viole les jeunes filles du village lorsqu’il revient auprès de ses parents. Et puis il y a Maria, la fille du propriétaire qui fait tout son possible pour que Sergipano quitte son statut d’ouvrier pour qu’il vienne vivre auprès des riches. Mais Sergipano, écoeuré par les inégalités qu’il observe, et tenu au courant des nouvelles théories ouvrières concernant les grèves et le communisme, refuse cette vie confortable pour défendre ceux qui souffrent.

 

Jorge Amado signe là un roman intense, qui plonge le lecteur au sein du Brésil des années 1930, au milieu de la moiteur des cacaoyères et de la violence sociale de ce pays. Un roman qui peut avoir des résonances particulières en cette période…

 

Extrait :

 

« Jaque ! Jaque ! Les gamins grimpaient aux arbres comme des singes. Le fruit tombait  - boum – et eux se jetaient dessus. En peu de temps, il ne restait plus que l’écorce et les déchets, que les porcs dévoraient gloutonnement.

Les pieds écartés semblaient des pieds d’adultes, le ventre était énorme, gonflé par les jaques et la terre qu’ils mangeaient. Le visage jaune, d’une pâleur terreuse, accusait l’héritage de maladies terribles. Pauvres enfants blafards, qui couraient au milieu de l’or des cacaoyers, en haillons, les yeux éteints, à demi idiots. La plupart d’entre eux travaillaient à la mise en tas dès l’age de cinq ans. Ils restaient ainsi, petits et rachitiques, jusqu’à dix ou douze ans. Puis soudain apparaissaient des hommes trapus et bronzés. Ils cessaient de manger de la terre, mais continuaient à manger des jaques. »

 

Cacao, de Jorge Amado 

Traduit du portuguais

Ed. Stock - La cosmopolite

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30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 12:33

Fritz Brown, ancien flic spécialisé dans la récupération de voitures impayées et détective privé à ses heures, est contacté par Frederik « Gras Dogue » Baker, pour surveiller sa sœur Jane. Jane vit avec Sol Kupferman, puissant homme d’affaires juif, qui ne revient pas à Gras Dogue, et qui malgré son maigre emploi de caddy (porteur de sac) dans un golf, est plein aux as. Brown s'occupe donc de cette enquête, qui va rapidement s’éloigner de l’objectif initial pour devenir une investigation sur Gras Dogue lui-même et son entourage…

 

Premier roman de James Ellroy, Brown’s requiem est un policier qui brouille les pistes. La personnalité de Fritz Brown est en elle-même assez atypique. Ancien flic viré pour cause d’incapacité, reconverti dans une activité dont il est peu fier, il se trouve confronté à une affaire qui le dépasse. Une seule activité semble avoir une valeur à ses yeux : la musique classique, en particulier les compositeurs allemands du XIXeme Siècle (Beethoven, Brahms, Bruckner,…). Car quand il s’essaye aux romantiques ou aux impressionnistes, il n’est pas convaincu par leur art. L’autre élément qui prend une importance capitale dans le roman est Jane Baker. Jeune femme paumée, qui vit avec Kupferman, beaucoup plus âgé qu’elle, elle a à ses yeux l’avantage d’apprécier la musique, et de pouvoir s’exercer sur un violoncelle Stradivarius. Tout au long de l’enquête, Brown pense à Jane, qu’il espère retrouver une fois toutes les péripéties terminées.

 

Roman assez déroutant également par l’intrigue policière qu’il développe. Le pourquoi de l’embauche de Brown par Gras Dogue est très flou, et le lecteur sent vite que si Gras Dogue, personnage huileux, crasseux et peu sympathique, a fait appel au détective, c’est pour une raison non avouée. De là, Brown va mener son enquête, de Los Angeles à Tijuana, de Palm Springs à San Francisco, où il devra affronter sa propre violence, et découvrir petit à petit toutes les ficelles des magouilles dont Gras Dogue est partie prenante.

 

Le roman est un peu lent à se mettre en place. Le mystère est intéressant, mais trop de mystère tue le mystère. En ne sachant ce que Brown cherche, le lecteur se perd un peu. Puis, au fil des pages, les morceaux du puzzle s’assemblent pour former un tout qui devient beaucoup plus intéressant dans les 150 dernières pages (sur 350 pages). Roman policier intéressant, qui n’est pas exempt de quelques faibl esses (notamment un usage répété de certaines figures de style), mais qui pose le personnage de Brown, qui fait penser au Marlowe de Chandler (en particulier celui incarné par Elliot Gould dans le film de Robert Altman, Le Privé), mais un plus trash (alcoolique et drogué par moments). Un bilan globalement positif, en définitive, qui plonge le lecteur dans les bas-fonds californiens.

Nouveau maillon de la chaine des livres, déjà lu par
Emmyne, Argantel, Blue Grey.

 

Brown's requiem, de James Ellroy

Traduit de l'anglais par Freddy Michalski

Ed. Rivages - Noir

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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 22:27

Il y a peu, ma virilité a été remise en question par la lecture d’un roman. Intrigué par les questions existentielles qu’avait engendré cette expérience, j’ai décidé de vérifier si cet attrait féminin était persistant. Pour cela, j’ai opté pour la méthode radicale et profité du défi lancé par Calepin : la lecture d’un roman de chick lit (littérature pour poulettes), le summum de la lecture classée féminine (j’en entends déjà au fond qui s’insurgent contre ce classement sexiste, râlant que certaines filles n’aiment pas ce type d’ouvrages, mais c’est pas de ma faute s’ils sont classés ainsi !).

 

Traitement de choc donc avec la plongée dans un classique de la chick lit : Le journal de Bridget Jones. Bridget est une jeune londonienne, trentenaire et célibataire, qui se débat avec ses amants, avec son travail, avec son poids, ses addictions et ses parents. Femme active, elle est très nature et se retrouve souvent dans des situations inattendues.

 

Bon, je vous rassure tout de suite, si jamais je suis une fille, je ne suis pas de celles qui ont un penchant pour la littérature genre Bridget Jones. Je vais tout de même commencer par les aspects positifs. La cocasserie de certaines situations fait immanquablement sourire, comme lors de cette soirée Catins et pasteurs annulée au dernier moment, sauf pour Bridget qui débarque habillée dans le thème de la soirée. Ou avec se mère, véritable tête à claque, qui se retrouve prise au piège d’un escroc à la petite semaine. Les scènes où Bridget travaille pour la télé sont également assez réussies, notamment celle dans la caserne de pompiers.

 

Malheureusement, cette cocasserie n’apparaît vraiment que dans la deuxième partie de l’ouvrage. La première partie est moins réussie. Son amourette avec Daniel Cleaver, son patron, est peu crédible, le personnage est moins intéressant que celui de Mark Darcy qui occupe la seconde partie du roman.

 

En revanche, en plus de l’intrigue (il faut accorder à l’auteur que ce roman a été publié par épisode dans un journal, ce qui est assez efficace), certains éléments m’ont assez fortement gênés. D’abord, il y a l’univers social de Bridget : femme de trente ans célibataire, avec des amies femmes mariées, des hommes qui pratiquent « l’enfoirage affectif », sauf un qui est son ami mais, bien entendu, il est homosexuel. Comme cliché, je crois qu’on peut difficilement viser plus haut. L’univers dans lequel elle évolue est celui des cadres assez riches : aucun problème d’argent, du travail dans des milieux artistiques ou assimilés (maison d’édition puis télévision). On reste entre personnes de bonne famille, entre galeries d’art, dinde au curry de nouvel an et soirées très arrosées. Bon, ces défauts peuvent s’expliquer et se comprendre, car il est assez fréquent de ne fréquenter que des personnes ayant à peu près le même niveau social.

 

Le plus gênant, à mon avis (et bien que ce soit parfois réussi) est la début de chaque épisode du journal. Chaque jour, Bridget indique le nombre de calories qu’elle a ingurgité, celui d’unités d’alcool bues et de cigarettes fumées, avec parfois quelques extras : nombre de smoothies bus, d’appel sur le répondeur ou de jeux de grattage. Cette tendance à toujours parler de son poids (c’est vrai qu’elle est énorme : son poids oscille entre 56 et 59 kilos) est assez malvenue. Même si l’ensemble est traité sur le ton de la comédie, la question du poids et de la soumission aux canons actuels de la beauté n’est pas questionnée. Je ne dis pas de la remettre en question, mais juste de l’interroger. Il faut entrer dans les normes, et pas besoin d’y réfléchir. On m’objectera le traitement décalé du sujet, mais cette insistance quotidienne sur ce sujet m’a assez gêné.

 

 

 

 

Le journal de Bridget Jones est un moyen de passer rapidement le temps dans les transports, mais reste très influencé par les tendances de la mode féminine. Un livre dans l’air du temps, qui vaut par ses quelques moments loufoques, mais qui est au degré zéro de l’analyse de la société contemporaine (car j’ai du mal à croire qu’une trentenaire célibataire puisse vivre comme Bridget). Enfin, le but est atteint : ma virilité se porte mieux !

 

 

Et pour d’autres avis masculins sur ce genre de littérature, vous pouvez aller voir chez Calepin qui organisé ce défi de chick lit for men !

 

Le journal de Bridget Jones, d'Helen Fielding

Traduit de l'anglais par Arlette Stroumza

Ed. J'ai Lu

 

 

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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 07:25

Cet ouvrage de le Clézio n’est pas à proprement parler un roman. Publié dans la collection « Traits et portraits » au Mercure de France, cet ouvrage relate l’enfance de Le Clézio, et présente rapidement les liens particuliers qui le rattachent au continent africain. Mais si l’auteur raconte son aventure avec l’Afrique, son arrivée sur ce continent auprès de son père médecin au Nigéria après une enfance passée à Nice, l’Africain du titre ne se rapporte pas à lui, mais bien à la figure paternelle, centrale dans cet ouvrage.

 

Issu d’une famille mauricienne contrainte de quitter ce paradis originel, son père arrive en Angleterre où il poursuit ses études de médecine. Ne s’acclimatant pas à la vie occidentale, il utilise le premier prétexte venu (une sombre histoire de carte de visite) pour fuir Southampton et s’installer en Guyane britannique. Ce sera pour lui le début de la pratique médicale dans des contrées reculées, auprès de populations peu habituées à rencontrer des blancs. Cette pratique se poursuivra de manière encore plus solitaire au Nigéria, à la limite de la frontière avec le Cameroun. Il se rend dans des zones récupérées par la Grande-Bretagne suite à la défaite allemande de 1918 et qui ne figurent qu’approximativement sur les cartes d’état-major de l’époque. Dans ces villages, il est accueilli comme un roi. Il est également confronté aux coutumes locales, aux violences, aux meurtres et aux suppositions de cannibalisme qu’il entend mais qu’il ne pourra jamais attester.

 

Surtout, il conserve de son passage en Afrique un fort ressentiment envers la politique coloniale qui a cours à cette époque. La violence des blancs envers les noirs le choque. Il assiste depuis Nice, où il s’est installé, au conflit du Biafra, sur les lieux qu’il a fréquentés en tant que médecin. Les images de la guerre sont par ailleurs les seules reçues par l’Occident de ce territoire, dans lequel les pays producteurs d’armements ont pu faire affaire avec les pouvoirs locaux.

 

De l’expérience de son père, et de ses séjours en Afrique enfant, où il s’amusait à détruire les habitats des termites, Le Clézio conserve un souvenir fort qui sera la matrice de sa vie future, en tant que citoyen mais également en tant qu’écrivain. L’Africain permet donc d’appréhender les choix d’écriture de celui qui est souvent présenté comme un voyageur insatiable et un écrivain monde.

J. M. G. Le Clézio est l'aristochat des mois d'avril et mai !

 

L'Africain, de Jean-Marie Gustave Le Clézio

Ed. Folio

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