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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 19:41

Aristophane fait son entrée au répertoire de la Comédie-Française avec cette adaptation des Oiseaux, par Alfredo Arias. Et adaptation est bien le terme approprié, car le metteur en scène prend une grande liberté avec le texte initial. Malheureusement, il ne semble pas aller au bout de ses intentions, et on assiste au final à un spectacle bancal, avec quelques moments réussis, mais dans l'ensemble peu enthousiasmant.

 

L'histoire est celle de deux femmes qui décident de fuir leur pays, frappé par la corruption, pour se réfugier dans le monde des oiseaux. Etres les plus anciens de la création, elles souhaitent leur rendre leur gloire et fonder avec eux une nouvelle cité. Malheureusement, les idéaux disparaissent, et la nouvelle cité est rapidement l'objet de luttes de pouvoir et d'intrigues qui rappellent l'ancien monde.

 

Dans son adaptation, Alfredo Arias choisit de faire de cette cité utopique un théâtre. Chaque oiseau incarne un grand rôle du répertoire (Cyrano, Phèdre,...) et le décor représente la place Colette et la Comédie Française. Mais Arias n'en fait rien. Hormis une miniscule référence au début de la pièce, cette idée passe par la suite par pertes et profits (enfin, surtout perte dans ce cas-là). J'ai eu l'impression qu'il voulait faire de cette pièce une envolée burlesque et chantée, ce qu'il arrive à faire par moment, mais que l'enceinte, par son prestige et son histoire, lui a fait peur.

 

Car dans les moments les plus réussis, notamment cet intermède dans lequel Loïc Corbery mène la danse, on n'a pas l'impression d'être à la Comédie-Française. On voit un théâtre vivant, jouant sur le physique, les attitudes, plus que sur le texte, et Loïc Corbery est vraiment excellent dans ce registre, tout en cavalcade et en élasticité. Mais hormis Catherine Hiegel, et dans un moindre registre, car on les voit moins, Hervé Pierre et Alain Lenglet, les autres comédiens ne semblent pas en mesure de faire monter aussi haut leur côté burlesque. On les voit parfois empêtrés dans leurs costumes d'oiseaux-comédiens, empruntés, et ne sachant que faire de leurs ailes.

 

L'aspect musical de la pièce, apportée par les chansons d'Emilie Loizeau ou les chants des acteurs, ne sauve pas l'ensemble. Ce qu'il manque, c'est un grain de folie, qu'on retrouve avec Hiegel et Corbery, mais qui est absent chez les autres. Les scènes avec les oiseaux paraissent de ce point de vue très statiques. Et ce n'est pas l'apparition de Karl Lagerfeld ou d'un magicien (toutes deux très réussies) qui permettent d'apporter l'allant nécessaire à cette pièce.

 

L'impression finale est que Arias s'est laissé impressionné par ce lieu, n'osant pas pousser à l'extrême son choix dramatique. Et du coup, on reste globalement à côté de cette lutte entre oiseaux et dieux, dont on a d'ailleurs du mal à saisir les tenants et aboutissants.

 

L'avis des Trois coups, de Télérama

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18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 19:15

Henri-Georges Clouzot, réalisateur entre autres du Corbeau ou des diaboliques, a eu l'idée d'un film traitant de la jalousie. Ce film devait s'intituler L'enfer et réunissait Romy Schneider et Serge Reggiani. L'histoire (reprise depuis par Chabrol dans un bon film du même nom, avec Emmanuel Béart, François Cluzet et Marc Lavoine) est celle d'un jeune couple d'hôtelier, installé au pied du viaduc de Garabit. Le mari est jaloux, et sa jalousie prend des proportions de plus en plus inquiétantes : il fanstasme les relations que sa femme aurait avec le garagiste ou avec son amie coiffeuse.

 

Le projet était ambitieux et alléchant. Malheureusement, Clouzot n'arrivera pas au terme de son travail, et les rushs ne seront jamais montés. C'est l'histoire de ce film jamais achevé que décident de raconter Serge Bromberg et Ruxandra Medrea dans ce documentaire, un peu à la manière de Lost in la Mancha qui traitait de l'échec de Terry Gilliam à réaliser sa version de Don Quichotte.

 

L'enfer, c'est pour Clouzot l'occasion de mettre en oeuvre les dernières innovations techniques. A travers les fantasmes du mari, il souhaite que tous les sens du personnage et ceux du spectateur soient déroutés. C'est donc un travail sur le son et sur l'image qui occupent d'abord l'équipe de tournage, en studio. Clouzot s'inspire de l'art cinétique, fait preuve d'une inventivité folle, mais c'est paradoxalement cette inventivité qui va l'empêcher de mener son film à son terme. Car les essais en studio durent beaucoup plus longtemps que prévu. Et lorsque le studio américain lui indique qu'il a une enveloppe financière illimitée, c'est carrément la folie des grandeurs qui touche Clouzot.

 

Etant sans contrainte (pas de producteur, pas d'enveloppe à respecter), il fait des essais à n'en plus finir et tourne et retourne des scènes à Garabit jusqu'à plus soif. Par un perfectionnisme outrancier, il met en difficulté ses équipes, ses acteurs, dont Serge Reggiani avec lequel il a un différend sérieux et qui quittera le plateau au cours du tournage. Presque tyrannique, il épuise tous ses collaborateurs, et s'enfonce peu à peu dans un abîme dont il ne sortira pas.

 

Pourtant, les images tournées sont alléchantes. Les scènes avec Romy Schneider et son amant, ou celle de la folie de Reggiani, donnent envie de voir l'ensemble. L'idée que ce sont les bruits du train qui sont le signal des crises de jalousie est également une idée très intéressante. Mais surtout, ce sont les images des fantasmes qui intriguent : les essais de maquillages, de changements de couleur ou les effets de lumière et de caméras qui donnent aux acteurs des traits inquiétants annoncent un résultat hors du commun. Mais tout cela restera à l'état d'ébauche, car personne n'a pu arrêter le metteur en scène à temps.

 

Outre les images du film en préparation, Serge Bromberg donne la parole aux assistants de Clouzot, qui décrivent leur travail et la sensation de perdre pied qu'ils ont ressenti sur le tournage. Jacques Gamblin et Bérénice Béjo jouent quelques scènes, mais j'avoue que l'intérêt de cet ajout n'est pas flagrant, car très loin de ce que voulait faire Clouzot. Ce documentaire remet en valeur un réalisateur et un film qui devait être son chef d'œuvre, et qui ne fut malheureusement qu'un fantasme de cinéma, que quelques morceaux de pellicule ont pu conserver. Une belle occasion pour découvrir les affres de la construction d'un film.

 

Une fois n'est pas coutume, je tiens à remercier le cinéma L'Alcazar, à Asnières-sur-Seine, pour sa programmation très souvent judicieuse, et pour la chance qu'ils donnent à des films un peu différents. C'est notamment le cas pour les documentaires, puisqu'après Luc Moullet et Nicolas Phillibert, c'est maintenant celui de Serge Bromberg qui a été proposé. Certes, avec six mois de retard, mais ce fut pour moi l'occasion de le découvrir. Merci donc à vous pour votre travail !

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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 07:48

En 2004, l'affaire Battisti a défrayé la chronique : fallait-il que la France reponde positivement à la demande d'extradition de Cesare Battisti pour terrorisme, demande formulée par l'Italie ? Et cela au détriment de la doctrine édictée en 1985 par François Mitterand, qui assurait un refuge pour les italiens accusés d'actes terroristes dans les années 70 et qui ont depuis abandonné la lutte armée ? Alors que la question est loin d'être simple à traiter, la majorité des médias français (hormis quelques titres comme Libération ou Télérama) ont rapidement pris fait et cause pour l'extradition. Pour apporter une parole différente peu entendue dans les grands médias, Fred Vargas a donc décidé de rassembler des documents permettant un éclairage neuf de cette affaire.

 

L'ouvrage se compose de plusieurs parties. Après un bref rappel de la situation de l'auteur italien, la première partie s'attache à décrire la situation politique de l'Italie des années 70. C'est une démocratie, certes, mais où les hommes politiques n'hésitent pas à mettre en place des politiques répressives à outrance. Ainsi, pour lutter contre les activistes d'extrême-gauche, ils instaurent des lois d'exception dénoncées notamment par Amnesty International, car elles bafouent allègrement la présomption d'innocence. Un autre élément édifiant concerne la non-équité des condamnations : alors que les accusés d'extrême-gauche sont sévèrement sanctionnés, ceux d'extrême-droite passent souvent entre les mailles des filets. Il faut dire qu'ils agissent souvent pour le gouvernement, par le biais d'officines secrètes ou l'entremise de la CIA qui craint la menace communiste. Enfin, il est à noter que l'accusation contre Battisti repose sur le témoignage d'un seul repenti, qui a ainsi bénéficié d'une remise de peine... 

 

La seconde partie s'intéresse au traitement médiatique de l'affaire, et Fred Vargas s'attarde notamment sur le cas du Monde. Au début de l'affaire, un éditorial du quotidien prend la défense de Battisti. Puis rapidement, à cause de la pression politique française et italienne, le quotidien change radicalement de positions. Dans les colonnes, les demandes de publications des opposants à Battisti sont systématiquement publiées, et ne font l'objet d'aucun article apportant la contradiction. A l'inverse, quand quatre intellectuels français (Stéphane Hessel, Madeleine Rebérioux, Pierre Vidal-Naquet et Edgar Morin) soutiennent Battisti, le journal publie en-dessous un article contradictoire. Ce manque d'équité est également visible dans la présentation des protagonistes. Deux juges italiens occupent les journaux français. Par leur fonction, tout laisse croire qu'ils sont neutres. Sauf que personne ne précise que ces deux juges ont participé à la condamnation par contumace de Battisti en Italie, et qu'ils sont donc partie prenante de ce débat.

 

La dernière partie, plus factuelle, rassemble les prises de position publiques en faveur de Battisti, de Bertrand Delanoé à Erri de Luca, en passant par une lettre de Daniel Pennac sur la notion d'amnistie, dans laquelle il évoque notamment les communards.

 

Si l'affaire en elle-même est lointaine, l'essai est loin d'être caduque. Car ce qui est décrit sur le fonctionnement des média est certainement toujours vrai (voir l'affaire Coupat, il y a peu). Ce traitement différencié selon que l'auteur est d'un camp ou d'un autre est scandaleux, car les journaux, outre leur mission d'information, sont souvent les éléments qui permettent aux citoyens de se faire une opinion et une culture politique. Par exemple, lorsque les juges italiens expliquent que Battisti, lors d'un attentat, a blessé un jeune garçon qui est devenu paraplégique, personne ne précise que la balle venait non pas de l'arme de Battisti mais de celle de son père. Elément connu de tous, mais que personne ne prend la peine de préciser. Si l'ensemble manque parfois un peu de coordination du fait des articles récoltés et que certains faits sont évoqués plusieurs fois, cet ouvrage que je découvre sur le tard est une œuvre salutaire pour Cesare Battisti et pour dénoncer la désinformation dont nous sommes parfois victimes. Je n'aime pas les théories du complot, mais dans ce cas de figure, c'est assez difficile pour les journalistes coupables d'omission d'arguer de leur bonne foi.

 

La vérité sur Cesare Battisti, textes et documents rassemblés par Fred Vargas

Ed. Viviane Hamy

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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 07:15

Le Front Populaire est devenue une période politique mythique, connue surtout pour l'apparition des congés payés. Mais ce phénomène politique, s'il fut important en terme d'avancées, n'en reste pas moins un moment très particulier, court dans le temps et qui naît dans des conditions très particulières. Petit retour donc ce passé qui rend nostalgique certains de nos hommes politiques.


Le Front Populaire, c'est avant tout l'alliance de partis politiques qui auparavant ne travaillaient pas ensemble : la SFIO de Blum, les radicaux, de centre-gauche ,et le Parti Communiste décident de travailler ensemble pour prendre le pouvoir en 1936. Mais le choix de s'unir n'est pas allé de soi pour beaucoup de ces organisations. C'est avant tout le péril qui pesait sur la République et la situation internationale qui ont poussé chacun à réfléchir à cette unité. Sur le plan national, c'est l'événement du 6 février 1934, journée lors de laquelle la République manque de tomber suite aux manifestations des groupes d'extrême-droite, qui donne le signal de la fragilité du régime. A l'international, c'est la crainte des différents fascismes qui se développe, et le changement de position de l'URSS face au régime nazi, qui permettent cette union. Elle prend peu à peu forme, pour aboutir à une victoire électorale, suivi d'un mouvement de grève générale qui pousse le gouvernement à répondre positivement aux revendications des salariés. Mais cette forme gouvernementale ne dure pas, car les radicaux trouvent de nouveaux alliés pour diriger le pays.


Ce qui est très important dans le Front Populaire, c'est que sa constitution n'est pas advenue du jour au lendemain. C'est au terme d'un processus qui débute en 1934 que les partis arrivent à s'unir, rejoints ensuite par les syndicats qui eux aussi abandonnent leur division. C'est une décision politique qui est à l'origine de ce front, et le mouvement social, s'il soutient massivement cette initiative au cours des années 1935 et 1936, ne deviendra vraiment une force politique qu'après la victoire électorale, les grandes grèves ayant lieu en juin. Ce qui n'est pas sans poser problème à Blum, qui se demande comment mettre fin à ce mouvement qui le sert sur le moment mais qu'il convient de ne pas trop faire durer.


L'autre trait marquant du Front Populaire est sa courte durée : entre la constitution du cabinet Blum le 4 juin 1936 et l'annonce de la pause en février 1937, toutes les réformes emblématiques du Front Populaire sont adoptées. Les accords Matignon sont signés dès le 7 juin, puis les lois sur les conventions collectives, les congés payés, les 40h hebdomadaires, la création de la SNCF ou de l'office national du blé. En quelques mois, ce gouvernement réussit à imposer des changements structurels primordiaux, et qui ont encore une influence aujourd'hui.


Enfin, le Front Populaire se distingue par le rôle qu'il accorde à la culture ou aux loisirs (un chapitre y est consacré). On ne compte plus les stades Léo Lagrange, du nom du ministre chargé de cette politique, ni les artistes qui prirent position en faveur du mouvement.


Comme toujours, l'iconographie des Découvertes Gallimard est très réussie. L'opposition des affiches de gauche et de droite, qui se répondent, permet de saisir rapidement les forces en présence et les enjeux. Les photos des grévistes, au centre de l'ouvrage, sont également l'occasion de redécouvrir cette période décisive du mouvement ouvrier. C'est également l'occasion de retrouver le texte de Léon Blum dans lequel il expose sa conception de « la conquête, de l'exercice ou de l'occupation du pouvoir », à l'origine de la décision politique de créer un gouvernement en 1936. Décision non unanimement partagée, car le PCF décide un soutien sans participation. Comme quoi, les questions politiques actuelles ne sont pas récentes...

 

Le Front Populaire - la vie est à nous, de Danielle Tartakowsky

Ed. Découvertes Gallimard

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12 mai 2010 3 12 /05 /mai /2010 14:56

Erzsebet Bathory est une comtesse hongroise riche et puissante. Son mari a les honneurs du royaume suite à ses victoires contre les turcs, et la couronne redoute cette famille. Suite à la mort de son mari, la comtesse rencontre Istvan Turzo, un jeune homme de dix-neuf ans plus jeune qu'elle dont elle tombe immédiatement amoureuse. La réciproque est vraie, mais le père de Istvan, un dignitaire du royaume qui lorgne sur la fortune de la comtesse, fait tout pour empêcher leur relation. Se croyant délaissée à cause de son âge, la peur de vieillir devient pour la comtesse une obsession. Et le jour où elle reçoit quelques gouttes de sang sur le visage, elle a l'impression de rajeunir. Elle se lance alors dans une poursuite macabre de la jeunesse éternelle.


Julie Delpy signe avec la comtesse un film culotté. Elle utilise la personnalité d'Erzsebet  Bathory, considérée comme une des plus grandes criminelles de l'histoire et parfois associée aux mythes vampiriques, pour signer une oeuvre très personnelle, féministe et inattendue. En effet, alors que l'aspect violent ou sanguinolent de l'intrigue pourrait faire peur, la réalisatrice choisit de concentrer son attention sur la comtesse, qu'elle interprête. On ne voit finalement que peu de scènes difficiles, et les seules qui font réellement frémir sont liées à l'amour fou que porte Bathory pour son jeune amant (comme cette scène où elle place une mèche de cheveux en son sein). La mort des vierges, dont elle utilise le sang pour conserver sa jeunesse, n'est que suggérée, tout comme la cage qui permet de récupérer le maximum de sang possible. Et ce choix est très pertinent.


Plus qu'un film de criminels ou de vampires, c'est un portrait de femme. La comtesse est une femme de pouvoir, riche et cela est mal accepté par les nobles de son époque. Elle se permet de répondre sans beaucoup de retenue à un évèque, et refuse les avances que lui fait Turzo senior. Cette liberté, dans les actes politiques comme intimes, elle la paiera au prix fort. Sa relation homosexuelle avec Darvulia, une magicienne, est le premier élément que ses adversaires utiliseront contre elle. Mais surtout, une terrible machination mise en place par les pontes su royaume met en danger la comtesse, qui plonge peu à peu dans une folie qui ravit ses détracteurs.
 

Les personnages, de Darvulia, sorcière qui s'éloigne beaucoup des canons du genre, à l'amant masochiste de Bathory, donnent une tonalité sombre et mystérieuse à l'oeuvre. Si Daniel Brühl est un peu effacé en Istvan, Julie Delpy éclabousse de toute sa classe ce film qu'elle réalise et dont elle a également composé la musique. Elle reprend le mythe de cette comtesse, n'hésite pas mettre en doute la théorie officielle qui veut qu'elle ait tué six cent jeunes filles, et ce dès les début du film : « L'hsitoire est écrite par les vainqueurs ». Elle tente de réhabiliter cette comtesse, vue par les mâles dominants comme un être maléfique, alors qu'elle a très certainement été victime d'une machination machiavélique. Le choix de la narration par Istvan, d'abord directe puis rapportée puisque son père l'éloigne de la comtesse, est très judicieuse, et appuie de manière intéressante et subtile cette volonté de montrer un autre visage de cette femme détestée. Un film osé, pour lequel Julie Delpy fait preuve d'une grande maîtrise.
 

L'avis de Pascale (sur l'injonction de qui je suis allé voir le film, et je l'en remercie).

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 19:39

[Billet déjà paru sur Biblioblog] Tout débute par la mort de Constance Angeloso. Une mort bête, dont on ne sait pas si c'est un accident ou un suicide : sa Renault 5, une antiquité qui lui servait également de lieu d'habitation, a été emportée par un train alors qu'elle se trouvait sur le passage à niveau. Mort qui aurait pu passer inaperçue, mais dont les journaux ont parlé, puisque le train a retardé le voyage du dalaï-lama. C'est à partir de cet événement malheureux qu'Angelino, le fils de Madame Angeloso, Monsieur Coquemar, un des clients de l'hôtel qu'elle tenait, et Danuta, la femme de chambre, décident de parler de celle qu'ils ont connue il y a plus de dix ans, et qui a ensuite disparu sans vraiment donner d'explications.

 

Ce roman donne à entendre ces trois voix, successivement, mais sans ordre précis. Angelino fait part du dégoût qu'il éprouve envers sa mère et les clients qui lui tournent autour comme si elle était une déesse. Son but est de la faire craquer, notamment en évoquant la figure paternelle, qui rappelle de forts mauvais souvenirs à Madame Angeloso. Mr Coquemar et Danuta sont dans un tout autre état d'esprit. L'un éprouve une profonde amitié pour sa logeuse. Homme habitué aux voyages par son métier, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour venir le plus souvent possible à Dunkerque, là où Madame Angeloso tient son hôtel. Pour Danuta, c'est plutôt de la reconnaissance qu'elle ressent pour sa patronne. Venue de Pologne sans le sou et en ne connaissant pas le français, Madame Angeloso lui a permis de peu à peu se familiariser avec cette langue, notamment lors de la cérémonie de la mise et du retrait du corset de fer qui entoure la poitrine de Madame Angeloso (ce qui donne d'ailleurs lieu à de magnifiques scènes, intimes et touchantes). Ce qui lui permet d'obtenir un poste important de traductrice.

 

En creux, on découvre la vie singulière de cette femme, marquée par une expérience professionnelle heureuse à Ostende, mais qui a tout perdu car elle n'a pas su ouvrir à temps les yeux pour s'apercevoir des mensonges de son mari. Elle a tenté de reconstruire sa vie, mais les images de ce passé, savamment ravivées par Angelino, ne cessent de la hanter. On découvre donc une femme forte, que ce soit au niveau de la corpulence ou du caractère, et qui n'hésite pas à faire des choix radicaux.

 

François Vallejo aime l'histoire et les événements historiques, comme il a pu le montrer dans d'autres romans. Ici, rien ne laisse présager l'apparition de grands moments historiques. Mais il mêle habilement anecdotes sur le vie de Madame Angeloso et événements planétaires. Ainsi, outre la figure du Dalaï-lama, on découvre que la première rencontre entre Mr Coquemar et Madame Angeloso a lieu le jour où François Mitterrand se rend au Panthéon après son élection. De même, l'explosion de Tchernobyl ou la fin de l'état de guerre en Pologne rythment la vie de Madame Angeloso et de ses clients. En mêlant histoire individuelle et collective, le roman prend une dimension supplémentaire tout à fait pertinente.

 

L'auteur entraîne donc le lecteur dans ce périple sur les traces de cette femme dont on revit l'histoire par les yeux des autres. En donnant à chacun une manière très spécifique de s'exprimer, il permet d'identifier rapidement le point de vue utilisé dans chaque chapitre. Au début très courts, ceux-ci s'allongent petit à petit, comme si leur langue se déliait, chacun ayant moins de difficultés à raconter les événements qu'il a vécu. Une histoire singulière, parfois déroutante par les méandres qu'elle emprunte, mais qui donne à voir la vie extraordinaire d'une femme qui n'en demandait pas tant.

 

Autres romans de François Vallejo : Groom, Ouest, L'incendie du Chiado, Vacarme dans la salle de bal

 

Madame Angeloso, de François Vallejo

Ed. Viviane Hamy

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8 mai 2010 6 08 /05 /mai /2010 07:26

Elsa se fait virer de son appartement, après plusieurs mois de loyers impayés. Elle pratique des petits boulots, comme nettoyeuse de bus ou professeur d'anglais peu compétente, mais cela ne suffit pas pour la faire vivre. Les stratagèmes qu'elle met en place et qui lui avaient permis de garder la tête hors de l'eau ne fonctionnent plus, et elle sombre peu à peu. Mais avec l'aide de Mathieu, son voisin en difficulté comme elle, et son cousin, elle tente de reprendre sa vie en main. Avec notamment pour objectif de se rapprocher d'Etienne, son fils qui vit avec son ex-mari et qu'elle ne voit que rarement.

 

Le premier film de Xabi Molia a pour titre la fin d'un proverbe qui illustre parfaitement l'intrigue et la vie de Elsa : Sept fois à terre, huit fois debout. Car Elsa morfle, mais fait ce qu'elle peut pour survivre. Ses suppliques aux futurs potentiels locataires de son appartement, entre émotion et mensonge sur ses relations avec son fils, en sont un exemple. Elle se démène, se bat, mais sombre petit à petit. Jusqu'au jour où une de ses collègues nettoyeuse de cars fait un malaise sur son lieu de travail : le gardien, qui les paye au noir, refuse d'appeler une ambulance pour éviter les ennuis. Elsa réalise alors l'inhumanité de ce milieu, car même si certains actes de solidarité existent, le poids du patron est toujours le plus fort. Elle se retire donc du monde, vit dans sa voiture puis la forêt, et ce retrait semble être pour elle le départ pour elle d'une nouvelle ambition.

 

Le film est assez sombre car malgré ses efforts, ses tentatives pour d'en sortir, tout semble s'acharner contre Elsa. Même les entretiens desquels elle sort satisfaite n'aboutissent à rien. Son horizon est bouché, et tout semble aller de mal en pis. Alors, tout n'est pas totalement noir, car ses relations avec son fils évoluent plutôt dans le bon sens, mais je suis ressorti de ce film assez sombre. Pourtant, le film n'est pas dénué d'humour, comme à travers le personnage de Mathieu (Denis Podalydès) qui passe son temps libre à pratiquer le tir à l'arc dans la forêt municipale, au risque de blesser les promeneurs.

 

Mais la vraie révélation du film est Julie Gayet. Elle incarne une jeune femme sensible, perdue mais qui n'est pas totalement sans ressource. C'est elle qui décide d'arrêter les emplois desquels elle ne retire qu'un peu d'argent mais aucune humanité. Bien entendu, son entourage, en particulier son cousin (Mathieu Busson) n'est pas pour rien dans sa volonté de s'en sortir. Mais l'actrice impose sa marque sur le film, elle irradie et donne une humanité à ce personnage qui n'était pas gagné pas d'avance. Une belle performance d'actrice, dans un premier film osé.

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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 07:30

Serge Pilardosse, salarié dans un abattoir, décide de partir à la retraite. Malheureusement, il lui manque quelques papiers pour faire valoir l'ensemble de ses droits. Sur l'injonction de sa femme, il enfourche donc sa moto, une vieille Mammuth qui lui donné son surnom, et tente de retrouver tous les endroits où il a travaillé, pour récupérer tous ses papelards.

 

Le film de Delépine et Kervern débute comme une comédie sociale, l'histoire d'un couple qui doit affronter l'heure de la retraite avec de très faibles revenus. La scène de départ de Serge, pendant laquelle le directeur lit un discours tout fait et que ses collègues ne pensent qu'aux chips qu'ils grignotent, donne le ton du film. Ensuite, Serge tourne en rond, le puzzle de 2000 pièces qu'il a reçu comme cadeau de départ ne l'occupe pas et il passe son temps à tourner autour de la table du salon.

 

Puis, avec le départ en moto de Serge, le film prend peu à peu une autre tournure. Les premières rencontres au cimetière et dans l'hôtel gardent cette atmosphère comique, mais par la suite, on plonge avec Serge dans son passé. Passé qui devient de plus en plus présent, en particulier avec les images de cette femme ensanglantée qui s'impose au héros. La rencontre avec sa nièce marque un vrai tournant. On entre dans un univers étrange, où le jardins est jonché de statues faite à partir de poupées en plastique. Sa nièce est simple d'esprit, et semble être pour Serge la découverte d'un monde qu'il avait perdu.

 

Film barré, déjanté, que ce soit par le biais de scènes étranges (celle des deux cousins est assez inattendue) soit par des situations hilarantes, comme cette chevauchée menée par la femme de Serge (Yolande Moreau) et une de ses amies pour récupérer le portable que s'est fait voler Serge. Scène digne des meilleurs sketchs des Deschiens, comme la scène à l'hôtel, en caméra fixe, dans laquelle Bruno Lochet fait pleurer tous les convives. Le casting est très réussi, allant de Benoît Poelvoorde à Siné, en passant par Dick Annegarn qui joue de l'harmonica ou Bouli Lanners. Côté féminin, on retrouve Anna Mouglalis, assez convaincante en jeune femme boiteuse, ou Isabelle Adjani.

 

Mais les vrais vedettes du film sont Yolande Moreau, impeccable comme très souvent, et surtout Gérard Depardieu. Dans la peau de Serge, il semble retrouver une liberté dans son jeu d'acteur tout à fait revigorante. On le voit avec ses cheveux longs, se baignant dans une rivière (scène évoquant les Valseuses, mais avec un Depardieu apaisé, calme), il ose des scènes étonnantes, et fait vivre intensément son personnage. Un retour surprenant !

 

Un film étrange, dans lequel le spectateur se promène au gré des pérégrinations de Serge. Il faut accepter d'embarquer sur cette vieille Mammuth, et être comme Serge capable de l'abandonner, le moment venu, pour se laisser happer par ce film inattendu.

 

L'avis de Pascale, de Dasola, de Lorraine

 

Autre film de Delépine et Kervern : Louise-Michel

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4 mai 2010 2 04 /05 /mai /2010 20:05

Ce recueil de nouvelles est un régal, au sens propre comme au figuré. Au sens propre, car l'écriture de Bulbul Sharma est très agréable et malicieuse. Au sens figuré, puisque toutes les nouvelles ont un thème en commun : la nourriture. Et on salive devant la description de tous les mets indiens qui nous sont proposés.

 

Etant un peu connaisseur de la nourriture indienne, tout simplement car il y a un restaurant indien en bas de chez moi, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire toutes ces histoires pleines de gulab jamun, de biryani ou de différentes sortes de tika.

 

Récits autour de la nourriture, mais les nouvelles permettent de découvrir certaines coutumes et habitudes de la société indienne. Le premier élément frappant est celui du rôle de la famille, que ce soit dans cette nouvelle où un homme voit sa femme et sa mère rivaliser pour lui faire les plats les plus merveilleux (En sandwich !), ou dans cette autre où il faut trouver un prêtre pour rendre hommage au grand-père décédé, mais où il faut absolument que ce prêtre mange ce qui est préparé (Qui meurt dîne). Dans les affres de la faim, on suit l'histoire de cette jeune femme qui est obligée de faire des jeûnes sous les ordres de sa belle-mère, et qui ne rêve que des pakoras. Malheureusement, ceux-ci finiront dans le bec des corbeaux.

 

Certaines nouvelles sont plus fantasques. On se promène au bord d'un lac, pour un pique-nique nocturne. Pique-nique qui prend une tournure inattendue lorsque la fille amène un poisson qu'elle a sorti de l'eau (Le poisson-lune). Je crois que ma nouvelle préférée est celle où toute une famille fait un voyage en train, au cours duquel toutes les familles présentes sortent et partagent les repas qu'elles ont cuisinés (L'épreuve du train).

 

La dernière nouvelle, Son pesant de sucre, ferme l'ouvrage sur une tonalité un peu plus sérieuse. Ici, l'héroïne cherche à tout prix à être la plus mince possible, au grand dam de ses serviteurs qui ne comprennent pas la lubie de leur maîtresse. Et ce sont eux qui lui ouvriront les yeux sur les bienfaits de la gourmandise dont elle s'était jusque là privée.

 

Un très joli recueil donc, qui donne irrémédiablement envie de se ruer dans un restaurant indien pour se délecter réellement de tout ce qu'on a lu. Ça tombe bien, l'indien est en bas ! Car si les recettes figurent à la fin de chaque nouvelle, je ne me sens pas encore prêt à les mettre en oeuvre.

 

Les avis de Keisha, Chimère, Pascale, Yoshi, Leiloona, Restling, Blue Grey, Argantel, Emmyne, les précédents lecteurs de cet ouvrage qui fait partie de la chaîne des livres. Recueil proposé par Armande.

 

La colère des aubergines, de Bulbul Sharma

Traduit de l'indien par Dominique Vitalyos

Ed. Picquier - Poche

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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 17:09

Après Charlie et la chocolaterie, Tim Burton s'attaque à un nouveau grand classique de la littérature, Alice au pays des merveilles, auquel il mêle des passages de De l'autre côté du miroir (pour dire cela, je fais confiance à ce que j'ai pu en lire, car je n'ai lu aucun des deux ouvrages de Lewis Carroll). Jusque là, ma seule connaissance d'Alice était le dessin animé de Disney, intrigant à souhait et qui m'intéresse sans que j'arrive à vraiment l'expliquer.

 

Ici, Burton y ajoute sa patte. Son Alice est plus âgée que celle de Carroll. Jeune adulte, elle est sur le point de se marier lorsqu'elle décide de suivre un lapin qu'elle a déjà rencontré en rêve. Toute cette partie sur le rêve, dans lequel elle voit le pays des merveilles dans lequel elle est déjà venue mais dont elle a oublié l'existence, est assez intéressante. Pour le reste, on assiste malheureusement à un film d'action très classique, où on sent de manière très directe la patte Disney, producteur du film.

 

Le pays des merveilles imaginé par Burton est assez décevant. On y retrouve beaucoup d'éléments que Burton a déjà développé dans d'autres films, comme la rivière qui évoque celle de Big Fish ou le moulin de Sleepy Hollow. Pas de grandes inventions dans les décors, et seul le Chapelier fou a fait l'objet d'un costume et d'une coiffure assez novatrice. Au niveau des personnages, on retrouve le lièvre de mars, la Reine Rouge et la Reine Blanche ainsi que le chat et la chenille, mais là encore peu de surprises.


L'élément vraiment nouveau, et qui cadre tout à fait avec la philosophie Disney, concerne l'apparition de véritables méchants (enfin, presque tous). On retrouve donc un monde manichéen aux limites très bien définies, où les monstres sont vraiment monstrueux et les gentils très gentils (la grâce des déplacements de la Reine Blanche en est le symptôme le plus flagrant). Le combat final, qui fait penser à celle de la Belle au Bois dormant entre le Prince et le dragon, est assez attendu.


Un ensemble peu surprenant, donc, mais le film reste un agréable divertissement. Les prestations de Johnny Deep et surtout d'Helena Bonham Carter en Reine Rouge hypertrophiée et hystérique valent le coup d'œil, même si ce film ne restera vraisemblablement pas dans la liste des grands films signés par Burton. L'imaginaire de Carroll a peut-être eu raison de celui du réalisateur californien...

 

Autre film de Tim Burton : Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street

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