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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 20:05

ragtime.jpgRagtime est un roman complexe à résumer. Plus qu'un récit avec des intrigues multiples, E. L. Doctorow signe un roman d'ambiance : celle des Etats-Unis de la côte est au début du XXe siècle. Au cœur de l'ouvrage, on trouve une famille blanche, qui sera le point de départ des nombreuses intrigues de ce roman.


Le père, patron d'une entreprise de feux d'artifice, est un aventurier dans l'âme. Il s'engage notamment sans hésiter avec l'expédition Peary pour atteindre le Pôle Nord. Dans la famille, il y a également la mère, plus effacée, un peu craintive, mais qui prendra ses distances avec son mari quand il sera nécessaire et aura l'opportunité et la force de reconstruire sa vie. Il y a également Jeune Frère, homme fantasque, qui rompt le cadre idyllique de la famille pour s'engager dans des actions violentes visant à dénoncer la ségrégation qui frappe les noirs.


Car le thème du racisme est un des thèmes importants du roman. La vie de Coalhouse Walker Jr, jeune musicien de ragtime, amoureux de Sarah, la domestique de la famille, est édifiante. Son fils, qu'il n'a jamais vu, vit avec Sarah, et les retrouvailles qu'il tente de nouer avec la jeune fille et son fils tourne au drame. L'injustice qu'il subit (presque une anecdote, un véhicule abîmé volontairement par les membres d'une caserne des pompiers, mais aux conséquences dramatiques) est à l'origine de son engagement radical, dans lequel il est suivi par quelques personnes, dont Jeune frère qui se maquille au bouchon brûlé pour se noircir le visage.


Outre cette intrigue centrale, palpitante, E. L. Doctorow donne à lire l'évolution de la société américaine de cette décennie qui ouvre le début du siècle. On y croise l'illusionniste Houdini, le magnat financier Morgan qui se passionne pour l'Égypte, l'industriel Ford qui lance sa célèbre voiture Modèle T ou l'archiduc Ferdinand d'Autriche, dont l'assassinat à Sarajevo sera à l'origine de la première guerre mondiale.


La force du roman est donc de remettre en perspective et en question le modèle américain, qui semble dans les premières pages le cœur du roman. Car la mort et la violence, le racisme et l'injustice sociale sont toujours présents, de manière plus ou moins visible. Écrit en 1975, ce roman est une plongée réussie dans l'histoire des Etats-Unis, qui m'a rappelé le travail de Dennis Lehane sur Boston dans Un pays à l'aube, ou certains passages du très bel ouvrage de Colum McCann, Les saisons de la nuit.

 

Ragtime de Edgar Lawrence Doctorow

Traduit de l'anglais par Janine Hérisson

Ed. Robert Laffont - bibliothèque Pavillons

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 07:30

adieu-a-la-croissance.jpgEn cette période de cris d'effroi et de larmes de crocodile face à la perte du triple A, il est urgent de se plonger dans des ouvrages donnant une autre vision de l'économie. Lire les écrits de Jean Gadrey est une bonne opportunité pour remettre en perspective tous les discours actuels sur la crise, l'état de guerre qui nous menace et la religion de la croissance.

 

Jean Gadrey, spécialiste de l'économie des services et des indicateurs de richesse alternatifs au PIB, présente les raisons pour lesquelles la croissance ne doit pas être l'alpha et l'oméga de la politique économique. La première question qu'il pose est de savoir si la croissance permet le développement humain (durée de vie, scolarisation,...). En analysant les résultats sociaux de nombreux pays en fonction du PIB par habitant, il en arrive à la conclusion qu'une hausse permanente du PIB ne permet pas une hausse proportionnelle des performances sociales. Pire, il montre qu'il existe un seuil au-delà duquel la croisssance du PIB est déconnecté des conséquences sociales.

 

Il s'attaque ensuite à la question inévitable : la fin de la croissance signifie-t-elle la hausse du chômage ? Pour Gadrey, cela ne signifie pas nécéssairement fin de l'emploi. Il faut réorienter l'emploi, vers plus de solidarité, plus de développement durable (énergies renouvelables), plus de coopération, en opposition avec la politique actuelle de concurrence. Les limites du calcul du PIB (qui considère les activités de dépollution, faisant suite à des activités polluantes comme deux activités créatrices de richesses, alors que l'environnement est démoli) font qu'un redéploiement des activités vers l'économie sociale et solidaire (associations, coopératives,...) n'aura pas d'effet positif sur la croissance, mais aura des effets positifs sur l'emploi.

 

Fondamentalement, Jean Gadrey prône le "mieux-être" face au "plus-avoir". Il répond également à l'autre question inévitable liée à la croissance : les pays pauvres ne vont-ils pas être les premiers à payer les conséquences d'un arrêt de la croisssance ? Gadrey défend l'idée qu'il est primordial pour eux de les diriger vers une économie qui ne met pas en avant la croisssance du PIB. Il cite quelques exemples montrant que les pays en développement intègrent cette réflexion, parfois plus que les pays occidentaux. Ainsi, la réserve pétrolière de Yasuni, en Equateur, a été enlevé aux prédateurs financiers pour préserver l'environnement exceptionnel du lieu, avec un savant et habile mélange de compensations financières pour les habitants.

 

Pour Gadrey, le capitalisme, même réformé, ne peut pas être la base du nouveau système durable et viable. Et c'est cet élément de réflexion qui manque à de nombreux programmes politiques. Jean-Luc Mélenchon, avec la planification écologique, a pris ce sujet à bras le corps, et semble le mieux à même pour développer un tel changement structurel.

 

Le blog de Jean Gadrey

 

Adieu à la croisssance - Bien vivre dans un monde solidaire de Jean Gadrey

Ed. Alternatives économiques - Les petits matins

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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 18:40

Mi-janvier, au cinéma, c'est festival Télérama. C'est à dire l'occasion, pendant une semaine, de (re)voir les meilleurs films de l'année écoulée, selon la rédaction du magazine. Cette année, sur les 15 sélectionnés, j'en avais vu 11, et la sélection me parait assez logique (un petit regret pour l'absence de Melancholia, et une légère incompréhension face au succès des Bien-aimés). L'occasion de voir deux films laissés de côté au cours de l'année, Drive et Black swan. Deux films que j'ai vu avec un certain plaisir, mais sans un grand enthousiasme.

 

drive.jpgDrive, c'est l'histoire d'un chauffeur, cascadeur et garagiste le jour, client de truand la nuit. Sa vie solitaire et ordonnée est dérangée lorsqu'il fait la rencontre d'Irene, sa voisine. Elle élève seule son fils, et attend la sortie de prison de son mari. Notre chauffeur se prend d'amitié pour la famille et lorsqu'il arrive malheur au mari d'Irene, il décide de le venger.

 

Le film me laisse une impression mitigée. Il y a des moments très réussis, où le sens de la mise en scène de Nicolas Winding Refn et le jeu tout en retenue de Ryan Gosling sont éblouissants (les plans sur son poing qui se ferment sont très réusssis). C'est notamment le cas lors de la scène d'ouverture, poursuite en voiture loin de tous les codes habituels et qui lance le film sous de bons auspices. Malheureusement, le scénario est faiblard, et la mise en scène abuse d'artifices trop voyants pour totalement m'embarquer. Je pense que je suis assez allergique aux ralentis ou aux choix de montage accentués, et Winding Refn choisit ici cette option, malheureusement pour moi. La violence est assez esthétisée et a fini par me mettre mal à l'aise. Un film prometteur, mais qui aurait gagné à une intrigue un poil plus épaisse (ici, on reste sur une banale histoire de vengeance) et à une mise en scène plus sobre.

 

black-swan.jpgBlack Swan est d'un autre acabit. Darren Aronofski plonge le spectateur dans un film qui lorgne vers le film d'horreur. L'histoire est celle de Nina, danseuse qui rêve d'incarner un grand rôle du répertoire. L'opportunité lui est offerte par Thomas Leroy, qui veut qu'elle incarne le cygne blanc et le cygne noir du lac des Cygnes. Mais la schizophrénie du rôle s'empare peu à peu de son interprête.

 

J'ai plus apprécié Black Swan que Drive, sans être totalement convaincu non plus. Outre l'avantage de pouvoir entendre Tchaikovski pendant presque deux heures (tous les extraits musicaux font référence aux musiques du ballet), j'ai trouvé la progression du film assez intéressante. Le démarrage est assez classique, puis on tombe peu à peu dans la folie du personnage. Ce qui relève du rêve ou de la réalité n'est d'ailleurs toujours compris qu'a posteriori, et ce parti pris m'a bien plu. Après, si Natalie Portman est formidable dans le rôle de Nina, le personnage de la mère possessive et étouffante est très attendu, et celui du metteur en scène manipulateur également peu original (Vincent Cassel). Une attention portée aux seconds rôles et à leurs caractères aurait apporté un peu plus de subtilité au film. Mais le final, avec la transformation physique de Nina, est à couper le souffle.

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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 18:52

ici-bas.jpgDans le Périgord, pendant la seconde guerre mondiale. Soeur Luce s'occupe à l'hôpital des blessés, français ou allemands victimes des attaques des résistants. Un jour, elle est emmenée dans la campagne environnante par le chirurigen, sur les ordres de l'évèque, pour signer un résistant touché par une balle. Le blessé, un homme d'église en plein questionnement sur sa foi, devient pour la jeune femme l'objet d'un amour qui n'est pas réciproque. Ce désir non partagé va être à l'origine de la chute des deux protagonistes.

 

Le sujet du film est puissant : comment concilier la foi, l'amour de Dieu, et le désir physique, contre lequel on s'est battu toute sa vie ? C'est le dilemme qui se pose à Luce, qui ne saura pas résister à la nouveauté qu'incarne Martial. Pour Martial, le dilemme que lui pose sa foi est différent : comment continuer à être croyant quand on combat physiquement l'ennemi  ?

 

De ces deux dilemmes, malheureusement, Jean-Pierre Denis (réalisateur du très touchant La petite chartreuse) n'arrive pas faire un film complet. La première partie, une longue et grande exposition, ressemble à un téléfilm. Téléfilm de qualité certes mais qui n'arrive pas à rendre compte des tourments des deux personnages principaux. Les décors sont assez réussis, mais presque trop propres, et la tension du groupe de résistants n'est pas très palpable.

 

Tout cela s'améliore lorsque les personnages sont ravagés, détruits par cette relation impossible. C'est surtout le personnage de Luce qui est au coeur du sujet. Tiraillée par son amour charnel, elle est prête à tout pour l'assouvir, quitte à enfreindre les règles du couvent. Et lorsqu'elle comprend qu'elle est seule à éprouver les sentiments, elle ne résiste pas et cède face aux pensées les plus basses. Elle assume néanmoins jusqu'au bout ses choix, non pas pour devenir une icône, mais car elle est persuadée que c'est par ce moyen qu'elle arrivera à faire comprendre ses actes.

 

Le traitement du film est donc très classique, et le sujet inspiré d'une histoire ayant eu lieu pendant la seconde guerre. Mais le film ne parvient pas à passe outre son sujet, très fort. Lors de la rencontre qui a suivi la projection, il était d'ailleurs assez frappant de noter que Jean-Pierre Denis évoquait constamment le sujet, qu'il estimait trop abracadrant, un peu comme s'il ne se faisait pas confiance pour le rendre crédible. Loin d'être raté, le long-métrage vaut aussi pour la découverte de Céline Sallette, qui tient le rôle de Soeur Luce avec une aisance et un naturel assez confondant.

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 18:15

des-femmes.jpgWajdi Mouawad s'est fait connaître par ses propres pièces, traitant à la fois de thèmes assez ancestraux que la filiation, les origines familiales ou les relations avec la terre d'origine. A chaque fois, ces pièces s'inscrivent dans une trame moderne rappelant les grandes tragédies antiques, l'exemple le frappant étant certainement Incendies (encore au cinéma cette semaine grâce au festival Télérama). Que Mouawad adapte les tragédies de Sophocle n'est donc pas surprenant du tout.

Le metteur en scène canadien s'est lancé dans un vaste projet : mettre en scène les sept tragédies de Sophocle qui nous sont parvenues, en trois épisodes. Le premier consacré aux femmes héroines, le deuxième aux héros masculins, le troisième aux hommes en fin de vie. Première étape donc avec l'intégrale des pièces consacrées aux femmes : Les trachiniennes, Antigone et Electre.

Les trachiniennes raconte l'histoire de Déjanire, la femme d'Héraclès. Maladivement jalouse, elle veut s'assurer de la fidélité son mari en utilisant un filtre d'amour obtenu auprès du centaure Nessus, tué par Héraclès. Ce filtre sera la cause de la mort du héros.

Antigone est la fille d'Oedipe et de Jocaste. A Thèbes, c'est son oncle Créon, un tyran, qui gouverne. Les deux frères d'Antigone se sont entretués. Alors que l'un a droit à des funérailles officielles, le second n'a pas droit à une inhumation. Antigone va tout faire pour rendre hommage à son frère.

Electre est la fille d'Agamemnon, tué par sa femme Clytemnestre et son amant Egisthe. Electre n'attend qu'une chose : pouvoir venger son père. Pour y parvenir, elle attend le retour de son frère Oreste.

Mettre en scène une tragédie, antique qui plus est, est toujours une exercice délicat. Notamment car il n'est évidemement de rendre la tension et la force des ces textes, connu de la plupart des spectateurs. Pourtant, Mouawad réussit à rendre ces trois tragédies assez passionnantes. Il permet également de faire entendre au spectateur contemporain les textes fondateurs du théâtre occidental. Et rien que pour cela, il est important de saluer son travail.

La succession des trois pièces est un événement très intéressant, car Mouawad a réussi a donné une couleur à chaque des pièces. Electre, la dernière jouée, est la plus proche du style habituel metteur en scène, avec l'utilisation des corps, des liquides. Si ces dimensions ne sont pas absentes des deux autres pièces, c'est dans Electre qu'elles sont le plus présentes. Les trachiniennes est la pièce la moins connue, et l'interprête du rôle titre, Sylvie Drapeau, est assez impressionnante dans le rôle de Déjanire. Dans Antigone, plus que la jeune fille, c'est Créon qui est au cœur de la pièce. Patrick Le Mauff est là aussi un très bon tyran. Globalement, toute la distribution est au diapason, en particulier Raoul Fernandez, un fascinant Coryphée dans Antigone.


Mais la grande idée de Mouawad, c'est l'incarnation du choeur. Intervenant de façon régulière pour ponctuer le récit, il est ici interprété par Bertrand Cantat, avec un groupe de musiciens très rock. Cette confrontation des deux univers, risquée, se révèle être une très bonne idée de mise en scène. Et Bertrand Cantat revient sur scène dans une œuvre assez éloignée de sa production antérieure. Première étape réussie, reste à découvrir les deux prochaines (qui seront normalement présentées à Mons et ailleurs, avant une intégrale des sept pièces en 2015 à l'occasion de la désignation de Mons comme capitale européenne de la culture)

 

Le spectacle se joue demain dimanche 22 janvier à Namur, puis sera en tournée au Canada (Ottawa, Montréal) au printemps et à la Réunion en septembre.

 

Autres pièces de Wajdi Mouawad : Littoral, Forêts, Ciels, Seuls et Incendies, de Denis Villeneuve

 


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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 08:12

louise-wimmer.jpgLouise Wimmer tente constamment de joindre les deux bouts. Employée de ménage dans un hôtel, elle complète ses revenus avec un boulot chez un particulier. Elle dort dans sa voiture, devenue le dernier objet qu'elle chérit, car sans sa bagnole, elle n'a plus rien pour se sentir protégée. Et quand le moteur refuse de démarrer, l'angoisse l'étreint. Elle ruse pour pouvoir manger, pour rester propre et pour récupérer quelques pièces.


Autant dire que le film est loin d'être une comédie. En restant au plus près de son personnage, presque de tous les plans et filmé de façon très serrée, Cyril Mennegun rend palpable la tension quotidienne et la crainte de la chute fatale. Car si Louise est presque au fond du trou, elle reste sur la dernière marche qui l'empêche de ne pas sombrer. Elle continue à avoir quelques rapports sexuels réguliers, peut compter sur quelques amis (la tenancière du bistrot qui lui récupère son courrier (Anne Benoît), l'homme avec lequel elle joue au PMU et qui lui répare sa voiture (Jérôme Kircher)). Et cette volonté farouche de ne pas tomber fait toute la force de Louise, qui s'enivre parfois de danse et de Nina Simone pour mieux repartir le lendemain.


On ne sait pas vraiment pourquoi elle en est arrivée là. On sent que la rupture avec son mari, recasée avec une femme bien mise et lisse, l'a détruite, et que sa fille a pris ses distances. Mais on comprend aussi qu'elle refuse de leur demander de l'aide et surtout de leur expliquer la situation dans laquelle elle est. Même l'assistante sociale, déroutée pour ses premiers jours de travail, a du mal à saisir cette femme franche, directe, souvent impressionnante.


Venu du documentaire, Cyril Mennegun en garde les codes et introduit dans le film la subjectivité liée à la fiction, avec une profonde empathie pour Louise Wimmer. Il faut dire que la composition de Corinne Masiéro, pour son premier grand rôle au cinéma, est époustouflante. Résistante, parfois orgueilleuse, elle sait aussi devenir une femme douce, joyeuse, et son regard lorsqu'elle lorgne vers les cités HLM de la ville est un exceptionnel moment de cinéma. Je recommande très chaudement !

 

Les avis de Pascale, Jérémy

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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 19:25

armoire-des-ombres.jpg[Déjà paru sur Biblioblog] Décrire un pays en guerre et en proie aux conservatismes religieux et moraux est un exercice souvent délicat. Pour peindre sa vision du Liban, Hyam Yared a fait le choix d'écrire un roman qui fait le lien entre réalité sociale et merveilleux. Et le résultat, déroutant, est réussi.

 

Dès l'ouverture du roman, le lecteur est plongé dans le merveilleux. Le personnage principal, comédienne, se rend à un casting. A son arrivée, l'ouvreuse lui demande de laisser son ombre à l'entrée. Étonnée, la comédienne passe l'audition et est retenue. Lorsqu'elle revient au théâtre pour jouer son rôle, le metteur en scène a disparu et n'a laissé aucun scénario. La comédienne doit donc occuper la scène avec pour seul accessoire une armoire et les ombres qu'elle contient. Ce sont ces ombres qui seront au cœur du spectacle, qui attire de plus en plus de spectateurs.

 

Les ombres sont pour la comédienne le moyen d'incarner d'autres personnages et ainsi de plonger dans le quotidien des libanaises. Elle devient ainsi Greta, une prostituée qui fréquente un bar et est la grande amie de Lena, la serveuse. Elle endosse également l'ombre de Mona, qui a décidé de faire un enfant seule après avoir été rejetée par sa famille. Ces femmes que la comédienne retrouve sur scène vont peu à peu s'immiscer de plus en plus dans la vraie vie, et ainsi rendre les frontières entre réalité et jeu théâtral perméables.

 

Mais le roman est également l'occasion de suivre la vie de cette comédienne. Elle se rend notamment à Berlin, avec son amie Yolla. Elle rentre au Liban sans Yolla, disparue à Berlin, mais avec Erik, un homme qui fréquentera assidument les coulisses et la salle du théâtre. Le théâtre est au cœur du roman, mais il n'est pas une bulle imperméable aux bruits du dehors, en particulier ceux des manifestants qui en cette année parcourent inlassablement les rues de Beyrouth.

 

Avec L'armoire des ombres, Hyam Yared explore diverses facettes : une approche merveilleuse avec ces ombres qui font corps avec l'actrice, une approche sociale avec les manifestations et une approche humaine avec le personnage central de cette comédienne. Trois approches qui dans le roman cohabitent constamment, et qui se mêlent progressivement. A tel point que  le lecteur finit dérouté, pris dans le vertige du récit, mais également heureux d'avoir découvert cette plume singulière.

 

L'armoire des ombres de Hyam Yared

Ed. Sabine Wespieser

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 23:02

les-chaussures-italiennes.jpgFredrik Welin est un vieil homme solitaire. Il vit sur une île, avec son chien, son chat et la fourmilière qui envahit progressivement une pièce de sa maison. Ancien chirurgien, il a dû quitter son métier après une erreur médicale. Sa vie amoureuse est le symbole de son envie d'être seul : il a quitté du jour au lendemain sa fiancée de l'époque en partant de la Suède pour les Etats-Unis. Il pense sa vie rangée : un plongeon dans le lac après avoir creusé un trou, la visite de Jansson, le facteur. Tout bascule lorsqu'une femme en déambulateur arrive chez lui. C'est Harriett, la femme qu'il a quitté sans mots dire ni explication il y a de nombreuses années. De là, sa solitude est totalement remise en cause.

 

Ce roman me laisse une impression étrange, un peu à l'image du personne central. Je m'y suis promené sans déplaisir, loin de là, mais avec une nonchalance un peu blasée. Je n'ai pas été surpris par ce qui s'y passe, alors que les rencontres de Fredrik sont au final assez étonnantes, comme celle de cette jeune fille étrangère qui se promène presque constamment avec un sabre.

 

Fredrk Welin a une forme de constante indécision qui ne m'a pas aidé à entrer dans le roman. Basculé dans ses habitudes par les arrivées inopinées de nombreux personnages de son passé, il ne sait comment les intégrer à son monde actuel. Son ouverture vers les autres, symbolisée notamment par une fête d'été sur l'île, constraste avec la mort qui plane tout au long du roman au travers de plusieurs personnages. D'ailleurs, Fredrik lui même ressent les effets de l'âge.

 

Ma première rencontre avec Mankell est donc mitigée. J'ai apprécié ce voyage suédois, mais le rythme assez lent du roman m'a déconcerté. Je crois que le manque d'empathie avec les différents protagonistes (Welin est tout de même parfois antipathique) ne m'a pas aidé à entrer de plein pied dans l'ouvrage.

 

Roman qui entre dans le cadre du 12 d'Ys , parcours littéraire pour aider Ys à vider ses étagères et à assouvir ses lointaines envies de lecture. Parcours qui devrait durer toute l'année, et devrait également m'aider à vider les miennes !

 

Les chaussures italiennes, d'Henning Mankell

Traduit du suédois par Anna Gibson

Ed. Points

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 22:45

par-hasard-et-pas-rase.jpgComme c'est plaisant de retrouver les salles de théâtre ! Alors que le second semestre de 2011 a été marqué par une abstinence scénique un peu forcée (déménagement et prise de repères oblige), l'année 2012 démarre en fanfare. Pour commencer, une petite fantaisie musicale autour de Serge Gainsbourg.

 

Lucien prépare un nouveau tour de chant, consacré à Gainsbourg. Avec ses trois musiciens et deux choristes, il peaufine son spectacle. Mais désabusé et entouré de camarades un peu dilettantes, il est assez mal à l'aise. Pourtant, lorsque le spectacle commence, Lucien reprend ses aises, et les chansons de Gainsbourg lui servent de tremplin.

 

Philippe Duquesne, ancien Deschiens, est au centre du spectacle. Il incarne un chanteur en tournée en peu minable, puis se transforme progressivement pour rejoindre l'image de Gainsbourg. Le début du spectacle est pourtant un peu inquiétant, car on sent que le rythme et l'alchimie entre les comédiens n'est pas là (peut-être est-ce volontaire, peut-être dû au fait que certains sont plus musiciens que comédiens, peut-être dû à la jeunesse du spectacle). Mais l'ensemble prend  de la consistance, et le prétexte du début de la pièce (répétitions, puis présentation du spectacle) disparait au profit d'une approche plus intimiste.

 

Mais ce qui est le coeur et la force du spectacle, ce sont les chansons de Gainsbourg. Accompagné au piano par Joël Bousquet, à la contrebasse par Patrice Soler, à la batterie par Guillaume Arbonville et par deux choristes (Célia Catalifo et Adeline Walter), Duquesne est un bel interprète du répertoire de l'homme à tête de chou. Quelques grands classiques (La javanaise, Requiem pour un con, Harley Davidson dans une très belle version réarrangée, l'ami Cahouette), mais aussi des chansons que je ne connaissais pas (Black trombone, variations sur Marilou). Un spectacle très agréable, malheureusement un peu desservi par l'acoustique du Phénix, pas très bonne, mais qui donne à entendre la poésie, l'inventivité et la science musicale de Gainsbourg.

 

Spectacle de passage à Marseille pour 15 jours en janvier (La Criée), puis en tournée, notamment à Malakoff, Reims, Cebazat, Sénart, Châlons-en-Champagne...

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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 18:00

let-my-people-go.jpg

Voilà un film drôlement original qui est sorti sur les écrans fin décembre. C'est un premier film non exempt de défauts, avec quelques scènes qui auraient mérité plus d'énergie ou de concision, mais qui prend quelques risques et donne envie de suivre son réalisateur : Mikael Buch.



Tout démarre en Finlande, dans un cadre digne de l'univers de Paasilinna. Ruben, français exilé dans ce pays, est facteur. A l'occasion de la livraison d'un colis, il fait une découverte qui va bouleverser sa relation amoureuse avec son ami, Teemu, et le forcer à revenir en France auprès de sa famille (très) juive. Le film joue sur les clichés liés aux homosexuels ou aux juifs, mais avec une légèreté et une loufoquerie qui ne rendent pas l'ensemble lourd. Et l'intrigue, assez minimaliste, cède le pas au traitement décalé qui donne envie de suivre les péripéties de Ruben.



Car Ruben (Nicolas Maury, très bon) n'est jamais en repos. Harcelé par sa mère (Carmen Maura) qui fait tout pour le remettre dans le monde de la religion, il ne peut pas compter sur son père (Jean-François Stévenin) qui n'a qu'une seule envie : lui présenter sa maîtresse (Aurore Clément). Sa soeur (Amira Casar) est aux prises avec son mari, goy et ancien starlette télévisuelle, qui est banni de la famille pour quelques propos dérangeants ; son frère (Clément Sibony) est un mec, un vrai, chatouilleux sur les questions d'honneur et au coup de poing facile. Et le pire reste Maurice Goldberg (Jean-Luc Bideau), sommité de la communauté juive, qui s'éprend du jeune Ruben lors de la célébration de la fête de Pessah et le harcèle de ses avances.



Le scénario, coécrit par le réalisateur et Christophe Honoré, repose beaucoup sur les personnalités hors normes des personnages. Et ils sont bien servis par des acteurs qui s'amusent visiblement beaucoup. Un exemple de cette folie est la fausse publicité dans laquelle Carmen Mauura tente de vendre un spray pour que les goys deviennent juifs. Une fantaisie agréable, à déguster avec plaisir.

 

L'avis de Pascale

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