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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 17:00

luluDe Frank Wedekind, dramaturge suisse germanophone de la fin du XIXe, je ne connaissais que son oeuvre la plus célèbre, L'éveil du printemps. Avec le choix de Stéphane Braunschweig de monter cette saison à la Colline une autre pièce de l'auteur, Lulu, j'ai pu découvrir une nouvelle oeuvre. Sulfureuse, poignante, parfois dégoûtante, Wedekind nous emmène dans les tréfonds de l'âme humaine.

 

Lulu est une jeune femme, et ce qu'on appellerait aujourd'hui un objet sexuel. Personne n'arrive à la voir autrement que comme un être qu'on manipule pour assouvir ses envies. Cela est vrai de ses différents maris qui meurent tous dans des conditions plus ou moins terribles, mais également de la Comtesse, une amie homosexuelle qui ne rêve que d'une chose, une histoire avec Lulu. Elle est d'ailleurs prête à tout accepter pour y parvenir.

 

Ce qui est d'autant plus terrible, c'est que Lulu n'a pas conscience de ce rôle que lui assigne toutes ses connaissances. Elle semble au début ravi de cette position, jouant les ingénues devant un peintre, ou profitant de la jalousie d'un de ses maris, et organisateur de ses mariages précédents, pour le mettre à l'épreuve lors d'une rencontre libertine. Jamais Lulu, élevée par un père incestueux, n'aura l'idée qu'elle peut sortir de cette position. Losque la misère s'abat sur elle et ses proches, elle ne trouve que la prostitution pour améliorer l'ordinaire, prenant des risques inconsidérés lors de ces rencontres nocturnes : elle est prostituée à Londres, au moment où un criminel se spécialise dans le meurtre de ces dernières.

 

Cette image de femme soumise par les autres et qui admet inconsciemment cette soumission tranche avec celle évoquée dans la précédente création de Braunschweig, Nora dans Une maison de poupée. Alors que cette dernière prend conscience qu'elle peut devenir autonome, Lulu est dans un sentiment totalement opposé.

 

Lulu est au centre de la pièce, et Chloé Réjon est tout à fait à l'aise dans ce rôle sombre et faussement joyeux. Autour d'elle, Philippe Girard fait planer avec brio une violence sourde et Claude Duparfait (un homme) est une admirable Comtesse von Geschwitz, androgyne à souhait et totalement paralysée par son amour impossible. Le tout prend place dans un décor tournant très baroque, allant de l'Allemagne à Londres en passant par Paris.

 

Mais si Wedekind met Lulu au centre de la pièce, il n'omet pas pour autant une forme de dénonciation politique de son époque. Ceci est sensible dans l'acte se déroulant à Paris. Lors d'une soirée pendant laquelle les invités jouent des sommes folles au jeu et où la liberté sexuelle est de mise, l'auteur met en scène un homme d'affaires qui met volontairement en faillite une partie des convives en boursicotant avec des actions qu'il vient de leur vendre. D'un coup, la déchéance de Lulu s'incarne dans celle de cette société qui en quelques instants vient de tout perdre.

 

Alors, si le sujet peut sembler difficile, je trouve que cette pièce mérite qu'on s'y attarde, car Stéphane Braunschweig fait preuve de beaucoup d'ambition et d'inventivité pour raconter cette tragique histoire. Le style, notamment des décors, est parfois déroutant, mais tout ceci prend son sens au fil de cette belle pièce, que le metteur en scène a choisi de monter dans sa première version. La plus violente. La plus crue. Et donc certainement la plus forte, ce qui justifie son sous-titre : une tragédie-monstre.

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