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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 19:30

En cette année du cinquantenaire de la mort d'Albert Camus, son travail de romancier et de philosophe a été beaucoup évoqué. Son oeuvre dramatique a été moins commentée. L'occasion a été donnée de s'y attarder grâce à Stanislas Nordey, qui a monté une nouvelle version des Justes.

 

Moscou, début du XXeme Siècle. Dans un appartement, quatre hommes et une femme discutent de l'attentat qu'ils vont commettre contre le grand-duc Serge. Leur première tentative échoue, et révèle toutes les différences d'appréciation qu'ils ont de leur rôle. Stepan, qui sort de prison, est prêt à tout faire pour mener à bien la lutte, alors que ceux qui l'entourent ne peuvent s'empêcher de s'interroger sur le bien-fondé de leur action.


L'élément primordial de la pièce est le magnifique texte de Camus, que je ne connaissais pas. Au travers des cinq personnages principaux, il parvient à confronter toutes les attitudes qui peuvent exister dans un groupe qui est passé à la lutte terroriste. La question de la légitimité et de la justice de l'action taraude Boria, Yanek et Dora. Ce dilemme est encore accru lorsque Yanek renonce une première fois, car dans le carrosse du grand-duc se trouvaient des enfants, qui ne méritent pas, selon lui, de mourir au cours de cet attentat. Opinion que ne partage pas du tout Stepan. La pièce permet également de remettre à jour la réflexion sur la distinction entre crime commun et crime politique, qui a ici pour objectif de renverser un régime honni pour servir la cause du peuple. Peuple qu'on ne voit pas ou peu, et qui par la voix de Foka, prisonnier de droit commun et bourreau, est loin de soutenir ceux qui agissent pour lui.


Les justes est une pièce dense, riche, et très cohérente dans le parcours de Camus, qui fut résistant et journaliste à Combat. A partir d'un fait réel (l'attentat contre le grand-duc Serge), il imagine les discussions dans ce groupe dont les membres ont un objectif commun, mais des manières différentes de vouloir y arriver.


La mise en scène de Stanislas Nordey peut paraître déroutante, mais elle m'a assez convaincu. Alors qu'on imagine une effervescence certaine dans ce groupe sur le point de passer à l'acte, les personnages adoptent des attitudes très éloignées du réalisme, et tout en retenue. Les acteurs ne se regardent ni ne se touchent, et parlent le plus souvent face au public. De prime abord déconcertant, ce parti-pris est conjugué à un jeu de déplacement qui rend cela plus vivant qu'on peut le penser. Mais, visiblement, certains s'ennuient, puisque des sièges se vident au cours de la pièce.


J'ai également trouvé la distribution très bonne, avec un vrai enthousiasme pour la rapide apparition de Raoul Fernandez en Foka, prisonnier et bourreau qui a accepté cette charge pour réduire sa peine. Parmi les cinq personnages principaux, il est difficile d'en sortir un du lot, car Frédéric Leydgens, Vincent Dissez ou Wadji Mouawad (acteur ici, après avoir fait jouer dans Ciels Nordey, le metteur en scène de ce spectacle) tirent leur épingle du jeu que leur a demandé le metteur en scène. La bonne surprise du spectacle, c'est Emmanuel Béart, qui incarne Dora. Loin de tout dispositif huppertien concentrant l'attention sur sa personne (Mon Dieu, cette phrase me fait mal, tellement j'apprécie Huppert), elle s'inscrit avec beaucoup de naturel et de facilité dans la troupe. Et son apparition dans une pièce qui questionne l'engagement et la prise de position est tout à fait cohérente avec son parcours (Souvenez-vous de son soutien aux sans-papiers de l'église Saint-Bernard, qui ne date pas d'hier !).


Les réactions par rapport à ce spectacle sont mitigées, mais j'ai été assez séduit par le dispositif mis en place. Seul le passage avec l'intervention de la grande-duchesse (Véronique Nordey, avec un micro !!!) m'a quelque peu sorti de la pièce, mais dans l'ensemble, j'ai passé une bonne soirée et surtout découvert un magnifique texte.


Les avis des trois coups, le bon et le moins bon.

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commentaires

Bénédicte 15/05/2010 19:18



je te laisse un lien vers mon article si cela t'intéresse Merci de ma laisser une trace de ton passage


http://pragmatisme.over-blog.fr/article-les-justes-albert-camus-49825735.html



Bénédicte 12/05/2010 18:33



J'ai beaucoup aimé cette pièce. La question de la légitimité du meurtre à des fins politiques est centrale. Mais les personnages ont des motivations personnelles très différentes. Yanek croit à
la beauté, et à la joie et n'accepte de tuer que pour donner une chance à la vie. Stephan au contraire ne croit plus qu'à la haine et Dora n'a pas renoncé à son coeur dans son amour de la
justice. Ce livre se dévore et ne peut laisser indifférent. On ressent aussi cette sorte de fraternité qui unit les différents personnages, l'humanité et l'engagement pour la vie de Camus.



Yohan 15/05/2010 18:07



Oui, une très belle pièce que j'ai découverte. Maintenant, avec le texte sous la main, je vais pouvoir décrypter un peu plus les caractères des différents personnages ! 



Véranne 02/05/2010 12:41



J'ai vu la pièce l'an dernier vers la même époque (commentée le 7 mai 2009) par une troupe moins prestigieuse, mais également jouée avec le côté abstrait et peu réaliste qui est souligné
dans ton billet.   


Ton billet m'a bien intéressée parce que j'étais restée un peu dubitative après la représentation et l'éclairage que tu apportes remet certaines de mes impressions en perspective.


Je me demande si de nos jours ce parti-pris de mise en scène est aussi opportun qu'à l'époque de la création de la pièce, où le contexte socio-politique était peut-être déjà tellement
chargé qu'il éclairait la pièce. Avec le passage des années et le changement des problématique, peut-être une mise en scène un peu plus engagée aiderait-elle les spectateurs à rester (ou
rentrer dans la pièce), par exemple avec des allusions à notre actualité à nous.



Yohan 03/05/2010 22:50



Je ne suis pas certain qu'il faille recontextualiser la pièce. Camus écrit dans les années 40 une pièce qui traite de l'engagement, en prenant comme exemple des hommes et des femmes du début du
siècle. Si Camus avait aprlé des résistants, thème très parlant à l'époque, peut-être ce changement d'époque aurait-pu être plus pertinent. Mais là, je pense que ce serait un tort pour la pièce
de la changer d'époque, ou de l'éclairer par des allusions contemporaines.


Pour le parti-pris de mise en scène, je pense que ce n'est pas celui de Camus, qui d'après ce que j'ai pu lire, n'avait pas cette volonté d'un non-réalisme dans le jeu. Les metteurs en scène
actuels tentent d'apporter leur patte, et je trouve que Nordey y arrive assez bien !



louise 01/05/2010 17:06



Ce rôle de Kaliayec c'est pour faire un jeu toute profondeur  et pas des cris histeriques comme c'est  le cas! Dommage.



Yohan 03/05/2010 22:46



J'ai trouvé pas mal de profondeur à ce personnage, Vincent Dissez l'incarne assez bien. Mais ce n'est que mon humble avis, qui ne semble pas partagé ;-)



Patrick 01/05/2010 16:24



Je trouve ton compte rendu trés pertinant et "juste". Je suis venu deux fois voir leur travail et a chaque fois j'étais surpris de luer concentration et disponibilité à l'égard du texte. Je
confirme la qualité du travail de l'acteur qui joue Fodka et regrette sa courte apparition. Egalement la Béart m'as surpris! Un avis defavorable par contre pour celui qui joue Kaliayev,
complément a côté de la plaque, quel dommage!



Yohan 03/05/2010 22:45



Merci pour ce compliment, je n'ai fait que retranscrire ce que j'ai vécu pendant la pièce. Je pense que l'effet de troupe était assez visible, car même s'ils ne se regardent que peu, ils font
ressentir une tension assez pregnante. Je n'ai en revanche pas été dérouté par Kaliayev. Qu'est-ce qui vous a gêné dans son interprétation ?