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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 12:00

margin-call.jpgComme cette année 2013 est celle des nouveautés sur ce blog, voici un billet thématique. Car il est parfois des coïncidences qui font qu'un même sujet est tratité dans plusieurs oeuvres vues ou lues en même temps. C'est le cas ici pour l'argent et le rôle des banques, vu sous trois angles : un film américain, un film français en alexandrins et un entretien avec deux sociologues.

 

J'avais raté Margin Call au moment de sa sortie, et le festival Télérama a été l'occasion d'une session de rattrapage. Margin Call (quelle est l'origine du titre ? le film ne donne pas la réponse) est le récit d'une journée dans les services de gestion des risques d'une banque. Pas follement attirant comme postulat, mais quand cette journée est celle où un jeune trader réalise que tout le système mis en place depuis plusieurs années est sur le point de s'effondrer, cela donne lieu à un film haletant et passionnant de bout en bout. Alors, pour ce qui est des explications des mécanismes financiers en jeu, je serai incapcable de les décrire ici, mais ce n'est visiblement pas le but du réalisateur, J. C . Chandhor - dont c'est le premier film -. Son idée est plutôt de montrer comment la banque réagit face aux risques encourus : plutôt que chercher la solidarité auprès des autres acteurs du secteur - ce qui d'ailleurs semble tout bonnement impensable -, le directeur, acculé, décide de sauver les rares meubles qui peuvent encore l'être. Et prend le risque, en voulant sauver le peu qu'il peut de sa peau, de faire s'écrouler l'ensemble du château.

 

Par petites touches, sans grand discours, le metteur en scène décrit parfaitement ce monde cynique, sans scrupule, qui raisonne uniquement en bonus et en stock-options - le personnage du plus jeune trader est de ce point de vue archétypal -. Servi par une belle distribution, avec Kevin Spacey, Zachary Quinto, Penn Badgley ou les retours de Jeremy Irons et Demi Moore - très surprenants et efficaces tous les deux -, le film est une plongée fascinante dans ce monde parallèle de la haute finance. Un vrai coup de maître.

 

Le-Grand-Retournement.jpgAvec Gérard Mordillat, on quitte l'aspect aseptisé des tours de Manhattan pour revenir à une vision plus française et plus originale de l'analyse du rôle des banques dans la crise. Ici, l'action prend place dans une usine désaffectée, lieu des relations de pouvoir entre les banquiers, qui cherchent là aussi à sauver leur peau, et le pouvoir politique, appelé à la rescousse. Si le discours tenu par le film décrit de façon assez ludique et convaincante le mécanisme de la crise - comment les rentiers et actionnaires ont appelé à l'aide la banque centrale et les banques pour sauver leurs positions, ces dernières se tournant vers l'Etat pour défendre leurs intérêts particuliers -, le plus original ici réside dans le traitement choisi par Mordillat. Il s'inspire en effet de la pièce de Frédéric Lordon, consacrée à la crise et écrite entièrement en alexandrin. Mordillat garde donc le choix poétique de l'auteur, ce qui donne un mélange assez plaisant de langue recherchée et de terme bancaire. Car un alexandrin avec le terme titrisation, il ne doit pas y en avoir beaucoup ! Tout ceci donne un film très savoureux, qui joue, là aussi, sur le peu de scrupules des banquiers, prêts à tout pour assurer leurs arrières. La scène où Jacques Weber, banquier, annonce à ses collègues que c'est l'Etat, l'ennemi historique, qui va les sauver, est un moment d'un cynisme terrifiant. Là encore, un très beau casting sert l'ensemble (Antoine Bourseiller, François Morel, Elie Triffault,...). Film à petit budget, réalisé grâce au courage d'une productrice qui a tout financé, il mérite vraiment le déplacement !

 

l-argent-sans-foi-ni-loi.jpgFinissons donc ce billet thématique par un ouvrage si ce n'est plus sérieux, en tout cas plus académique. L'argent sans foi ni loi est un entretien mené par Régis Meyran avec les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, connus entre autres pour leurs travaux sur les riches et leurs relations et Nicolas Sarkozy. Il décrivent comment l'argent est devenu le symbole, dans la société actuelle, de la réussite. Ils dénoncent sa concentration dans quelques mains, alors que la majorité en manque, tout ceci sur fond de dématérialisation de la monnaie, qui a coupé le lien entre le rôle social de l'argent et sa représentation.

 

Cette coupure avec le statut initial de l'argent amène les plus riches à tout faire pour le conserver, souvent à l'encontre du bien commun, par l'utilisation de roublardises fiscales. Malgré les discours tenus par les politiques - sur la moralisation du capitalisme financier ou sur le fait que la finance est l'ennemi, pour reprendre les termes des deux derniers présidents de la République -, tout cela reste verbal et aucune loi vraiment contraignante n'est mise en place. Dans leur argumentation, les Pinçon-Charlot insistent notamment sur la perte d'influence de la religion catholique, dont les valeurs ont disparu et laissé la place à celle de l'argent-roi. Si je suis assez sceptique sur cette approche, le reste de l'ouvrage est un début de réflexion intéressant et à la portée de tous pour comprendre comment des sommes totalement virtuelles dominent aujourd'hui le fonctionnement de la société et les choix politiques. Car, loin de tout fatalisme, les deux sociologues sont convaincus que la situation n'est pas figée et que seul le courage politique permettra de lutter contre le pouvoir exorbitant de l'argent. Pour éviter de reproduire les événements décrits dans Margin Call et Le grand retournement.

 

Margin Call de J. C. Chandor

Sorti le 2 mai 2012

 

Le grand retournement de Gérard Mordillat

Sorti le 23 janvier 2013

 

L'argent sans foi ni loi de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

ed. Textuel - Conversations pour demain

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commentaires

dasola 28/01/2013 17:59


Bonsoir Yohan, je n'ai pas encore vu Le grand retournement mais j'adhère sur Margin Call, un huis-clos étouffant où tous les coups sont permis pour sauver sa peau et son argent. Le livre des
Pinçon-Charlot se lit vite et bien mais il ne donne pas de solution, ils ne proposent rien. C'est un constat, c'est tout. Bonne soirée.

Yohan 28/01/2013 21:50



Merci pour ce retour, Dasola. J'ai pour ma part bien aimé Le grand retournement, comme tu as pu le lire. Pour les Pinçon-Charlot, il n'y a certain pas beaucoup de solution (mais est-ce le rôle de
sociologues) mais un appel à ne pas se résigner. Ce qui est déjà un acte politique !



Philisine Cave 28/01/2013 12:39


A propos de le grand retournemen, je te conseille à fond la pièce de théâtre dont le film est tiré : D'un retournement, l'autre de Frédéric Lordon : un texte remarquable ! si, si je suis
complètement objective. Bises

Yohan 28/01/2013 21:49



J'ai souvent lorgné sur cette pièce, connaissant un peu Lordon et aimant beaucoup le théâtre. Mais je ne me suis pas encore plongé dans le texte. Il faut donc que je m'y mette, d'autant plus que
le film ne reprend pas l'intégralité de la pièce originelle.