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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 18:12

Le défi de l’été, sur les blogs dits littéraires, consistait à lire un ouvrage type Harlequin, et à en extraire, non la substantifique moelle, mais le substrat culturel, idéologique et philosophique qui sous-tend ces romans. Le manoir des tentations, de Mary Nichols, a donc servi d’ouvrage de référence pour analyser ce qui constitue l’attrait premier de ce type de romans, c'est-à-dire son apport à l’analyse sociologique d’une époque. Par un immense bonheur, cet ouvrage fait partie de la collection Les Historiques, ce qui donne l’occasion de mieux saisir l’essence de l’œuvre harlequinesque, puisqu’il permet de plonger dans l’Angleterre du début du XIXeme Siècle.

 

Comme toute bonne synthèse, celle qui suit s’articule en trois points, où nous verrons l’aspect novateur de ce roman, précurseur de l’altermondialisme et chantre de la justice sociale, avant de se plonger dans ce paradoxe apparent qui constitue le mariage de ces deux aspects avec celui de la morale judéo-chrétienne et du puritanisme, l’un des pans les plus importants de Le manoir des tentations.

 

I.                   Harlequin, ou l’invention de l’altermondialisme.

 

Le manoir des tentations, par le biais de l’histoire d’amour de Lady Charlotte et de Stacey Darton, contrariée par l’arrivée du beau-frère de Charlotte, Cecil, permet à l’auteur de rendre à l’Angleterre la paternité des premières thèses altermondialistes. Simples ébauches, mais qui donneront le sens de toutes les actions menées actuellement par les défenseurs des AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne).

 

Deux éléments permettent, subrepticement mais de manière explicite, de montrer en quoi Lady Charlotte, veuve éplorée, qui perd la protection de son beau-père et voit revenir le beau-frère honni, buveur et joueur, est une initiatrice de ce mouvement. Alors que Stacey, qui lui fait une cour que Charlotte prend pour de l’hostilité, lui propose de faire ses achats à Ipswich, la grande ville d’à côté, Charlotte lui indique qu’elle préfère acheter aux habitants de Pearson’s End, ce village côtier retiré près des falaises anglaises. Par ce choix, elle montre à Stacey que l’achat de produits locaux prime le luxe des biens fabriqués en ville. En plus d’apporter aux pauvres villageois un revenu qui leur est bien utile, elle évite à cette occasion des dépenses superfétatoires. Ainsi, s’il n’est pas encore question d’économies d’essence, cet achat local permet de limiter la consommation d’avoine par les chevaux, et favorise l’existence d’une culture vivrière.

 

L’autre point important du roman montrant cet attachement à la production locale est la lutte contre la contrebande menée par Stacey. En effet, Cecil, acculé par les dettes contractées en jouant, s’associe à deux gredins contrebandiers. L’intervention de Stacey permet de mettre fin à ce trafic, et d’apporter définitivement la sérénité à Charlotte. En luttant contre cette activité prohibée et initiatrice de nombreuses dépenses d’énergie dues aux déplacements (bois pour construire les bateaux, tissus pour les voiles), Mary Nichols insiste sur le primat donné à une consommation locale, condamnant l’entrée sur le territoire britannique de denrées étrangères.

 

II.                De la justice sociale dans l’Angleterre pré-victorienne.

 

Lady Charlotte, en plus d’être une femme ayant déjà en tête le réchauffement climatique, est une défenseuse acharnée de la justice sociale. Une nouvelle fois, elle est précurseur dans ce domaine.

 

Son grand œuvre consiste en effet dans une école qu’elle tient au village. Au début, avec le soutien du curé, elle apprend aux enfants pauvres du village à lire, aidée par ses deux filles. Vu comme une madone dans le village, son activité parait saugrenue par les personnes extérieures, comme Cecil, mais aussi pour Stacey. Leur première rencontre aura d’ailleurs lieu sur la plage, alors que Charlotte a emmené les enfants en sortie. Stacey gardera un souvenir étrange de ce moment important dans sa vie.

 

Puis, les projets de Charlotte changent. N’ayant plus de revenus suite à la mort de son beau-père ni de toit à l’arrivée de Cecil, elle décide de monter une école payante. Mais, pour ne pas cesser son activité avec les villageois, elle décide de monter une école qui mêlera enfants aristocrates, dont la scolarité sera payante, et enfants du village, accueillis gracieusement. Ce mélange des genres, précurseur et digne des opérations de busing, est tout à fait caractéristique du personnage de Charlotte. Un dernier signe de cette volonté de justice sociale est la volonté de Charlotte de cacher ses origines aristocratiques, ce qui n’est pas sans poser de difficulté au cours de l’intrigue comme il sera montré ultérieurement.

 

Un dernier point, plus formel, permet d’étayer cette thèse de la justice sociale. En effet, afin de ne pas trop effrayer le lecteur, voire de lui donner l’impression d’être intelligent, l’éditeur, avec l’aide du traducteur, introduit des jeux qui s’adressent à tous les niveaux de lecture, permettant une mixité accrue de son lectorat. Ainsi, le premier de ses jeux consiste à trouver les différentes et nombreuses coquilles qui émaillent le texte : erreurs grossières (« par ce que »), barbarismes (oubli de négation, qui reste une faute bien que notre Président se le permette), un mot pour un autre. Un second jeu, tout aussi intéressant, permet au lecteur de travailler sur les homonymes : ainsi, la traductrice emploie à de nombreuses reprises (voire exclusivement) le verbe répartir dans les dialogues. Le lecteur peut ainsi imaginer quel autre verbe il aurait pu insérer. Ce jeu fonctionne également avec l’expression « in petto », jamais autant utilisée que dans Le manoir des tentations.

 

Malgré ces importantes avancées progressistes, Le manoir des tentations reste imprégné d’un fond de morale judéo-chrétienne, voire puritaine. Mais cela n’est finalement pas incompatible avec les points évoqués ci-dessus.

 

III.            De l’alliance du puritanisme et du progressisme.

 

Le manoir des tentations est marqué par un puritanisme exacerbé. Ainsi, à aucun moment Stacey et Charlotte n’auront de relations sexuelles. Un simple frôlement du bras dans une cave sombre suffit à Charlotte pour tomber en pamoison. Alors, lorsque Stacey joue la comédie devant Cecil en l’embrassant, le lecteur sent qu’il atteint le summum de l’étreinte physique dans ce roman. Car même la scène de bal à Ipswich ne permet pas aux deux veufs (car Stacey est veuf lui aussi) une proximité plus importante. La relation est d’ailleurs surveillée par les enfants des deux tourtereaux, qui ne sont donc pas totalement libres de leurs mouvements. Ils occupent la place du prêtre, qui est presque le personnage le plus ouvert du roman  (hormis Cecil et ses compagnons de beuverie, qui n’hésitent pas à faire venir des péripatéticiennes lors de leurs soirées), puisqu’il incite Charlotte à assister au bal avec Stacey.

 

Cette morale est très présente aussi par le biais de la culpabilité qui étreint les deux héros. Ils sont toujours à se demander non s’ils ont fait le bon choix, mais si leurs gestes ne sont pas condamnables. Ils tergiversent, n’osant se déclarer leur flamme, et utilisant le moindre prétexte pour s’éloigner de l’autre, éloignement plus tard lourdement regretté.

 

Enfin, les convenances sont respectées, avec une société patriarcale et de classe, où les domestiques n’ont pas la parole. Le fait que Charlotte cache ses origines nobles empêche d’ailleurs pendant longtemps Stacey de prendre une initiative, car l’ombre de la disgrâce de ses parents plane sur lui.

 

Mais tous les éléments qui accréditent l’idée d’un puritanisme influent ne sont qu’un leurre servant à l’intrigue du roman : ils ne sont en fait présent que pour montrer de manière encore plus flagrante le progressisme de cet ouvrage, avec Charlotte, cette femme forte, et Stacey, cet homme originellement pris pour un voyou et qui se révèle au final un cœur noble, compréhensif des objectifs scolaires et sociaux de celle qu’il convoite. Le Manoir des tentations permet donc de marier la chèvre et le chou, le puritanisme et le progressisme. Et c’est bien cela qui fait la force de la collection Harlequin, l’association inattendue de thèses a priori antinomiques, association rendue plus explicite encore par le contraste avec les héros, dont on sent au premier abord les liens qui les unissent, et qui vont faire qu’ils vont se retrouver, malgré les nombreuses épreuves, comme les contrebandiers ou la maladie de la fille de Stacey, attrapée après s'être baignée nue avec un garçon dans un lac.

 

Le manoir des tentations, de Mary Nichols

Traduit de l'anglais par François Delpeuch

Ed. Harlequins - Les Historiques

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commentaires

Karine:) 27/09/2009 00:34


Bon, je suis morte de rire... parce que vraiment, tu as réussi à voir certainement beauuuuucoup plus de choses que l'auteur dans tout ça!  J'adore ta façon de voir les choses!! :))


Yohan 03/10/2009 17:29


Beaucoup plus de choses que l'auteur. Oh, c'est vrai mettre en doute la réflexion de Mary Nichols, ce que je ne me permettrai pas ;-)


Theoma 25/09/2009 19:31


Ah les convenances ! Très important dans le Harlequin. Je viens de terminer mon billet du seul que j'ai lu. Me crois-tu si je te dis que je ne souhaite pas renouveler l'expérience?


Yohan 03/10/2009 17:27


Je te crois tout à fait, car cela sera la meme chose pour moi !


liliba 16/09/2009 09:31

Je viens de laisser un comm mais je ne sais pas s'il a été enregistré ou pas... c'était juste pour te féliciter de ton billet qui m'a fait éclater de rire !est-ce normal que parfois on me demande un code anti-spam et parfois non ?

Yohan 27/09/2009 09:29


Alors là, je n'en sais fichtrement rien, pour le code anti-spam !


liliba 16/09/2009 09:25

Excellent, voilà un bon éclat de rire dès le matin !!!

Yohan 21/09/2009 22:54


Je pense qu'Harlequin ne sert qu'à cela, faire rire de bon matin !


Lorence 15/09/2009 20:21

Un aussi bel article avec un harlequin ça c'est du grand art.

Yohan 21/09/2009 22:51


Mais Harlequin réveille les sens, tous les sens ! Mais je m'arreterai là, tout de meme !