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9 mai 2009 6 09 /05 /mai /2009 07:14

Nicolas Sarkozy, lors de la campagne présidentielle, a fait beaucoup usage de références historiques parfois logiques et attendues (De Gaulle, Verdun,...), mais aussi surprenantes, les plus fameuses étant celles de Jaurès et de Guy Môquet. Avec l'aide des éditions Agone, le collectif de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), qui s’exprime notamment contre les lois dites mémorielles et plus largement contre toute intrusion politique dans le travail de l’historien, reprend les thèmes ou personnages utilisés par Sarkozy dans ses discours lors de la campagne de 2007, et confronte l’utilisation politique qui en est faite avec la vision des historiens.

Une préface introduit le texte, et l’un des éléments les plus marquants est le classement des références par nombre d’itérations : le personnage historique le plus cité est Jaurès, devant De Gaulle, Ferry et Blum. Trois de gauche, pour un de droite. Première surprise de taille. Ce qui participe au brouillage du clivage droite / gauche, sur lequel joue Sarkozy. Un autre point de cette préface met le doigt sur la volonté de non-repentance de Sarkozy face à l’histoire. Il prend ainsi le contre-pied de Chirac, qui avait reconnu le rôle de la France dans les déportations. Surtout, et ceci est flagrant à la lecture des articles qui suivent, on voit que Sarkozy fait un usage quasi marketing de l’histoire, en associant selon ses besoins des personnages qui n’ont rien à voir entre eux, et que parfois tout oppose, hormis le fait d’être français. Une des phrases souvent citée décrit la France comme celle « de Saint-Louis et de Carnot, celle des croisades et de Valmy, celle de Pascal et de Voltaire, celle des cathédrales et de l’Encyclopédie, celle d’Henri IV et de l’Edit de Nantes ». Par cette accumulation, qui n’interroge pas les faits mais ne fait que les juxtaposer, Sarkozy (et les rédacteurs de ses discours) essaie de donner son idée de la Nation, qui ne semble pas réellement faite d’histoire.


Par la suite, chaque thème est décliné, comme dans un dictionnaire, par différents historiens, selon leur spécialité. On y trouve des hommes de droite (De Gaulle, Barrès), de gauche (outre ceux déjà cités, Clemenceau), des rois de France ou des empereurs (Charlemagne, Napoléon, Napoléon III), des historiens ou des philosophes (Marc Bloch, Condorcet). De nombreuses entrées sont liées à des thèmes, comme communautarisme, Fin de l’histoire, ou à des événements (Révolution Française, Commune, Vichy).

 

J’ai noté quelques passages très intéressants qui donnent un éclairage instructif sur l’utilisation que fait Sarkozy de l’histoire, et sur sa manière de penser. L’article sur l’Afrique reprend son discours de Dakar, et dénonce plus largement la vision fantasmée que Sarkozy a de ce continent, parlant à plusieurs reprises de terre « mystérieuse », de « sagesse ancestrale » ou d’ « âme africaine ». Il ne manque plus que « les Africains jouent bien au foot et ont le rythme dans la peau » ! Liée à sa volonté de ne pas se repentir des méfaits de la colonisation, l’auteur y dénonce les relents colonialistes de ces discours. Dans « les Croisades », Françoise Micheau met en question l’opposition faite par Sarkozy entre une histoire de droite et une histoire de gauche, entre lesquelles il n’hésite pas à décrire un mur infranchissable, hermétique. Frontière une nouvelle fois fantasmée, car les historiens ont leur préférence et leurs interprétations, personne ne nie les conséquences historiques des Croisades ou de la Commune.

En fait, ce sont généralement les articles les plus généraux (comme Féodalités ou Lutte des classes) que j’ai trouvé les plus intéressants, car ils explorent non seulement les approximations ou les omissions historiques, mais surtout ils montrent la cohérence conservatrice des discours de Sarkozy. Il ne voit l’histoire que par des figures, et non par un déroulement logique de faits. Comme s’il avait l’intention de mettre sous le tapis l’histoire de France. Les personnalités sont constamment rattachées à leur région d’origine, pour flatter l’auditoire (Godefroy de Bouillon à Metz, Kléber à Strasbourg, Jean Moulin à Lyon) et jamais remises dans leur contexte politique. Ceci est flagrant pour Jaurès et Blum, que Sarkozy utilise en dépit des réalités historiques, mais également pour Jules Ferry, dont il ne garde que la loi sur l’école et laisse de côté sa politique coloniale (comme tout le monde, d’ailleurs). Les personnalités historiques sont là pour un panthéon, et rien ne sert de vouloir comprendre pourquoi elles y sont, l’objectif étant de créer chez l’électeur un lien culturel et psychologique suffisant pour qu'il glisse le bon bulletin dans l'urne. Malheureusement, Sarkozy semble y être arrivé…

Sur Jaurès, voir ce billet consacré au Découvertes Gallimard signé Madeleine Rebérioux.

 

Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France, sous la direction de L. De Cock, F. Madeline, N. Offenstadt, S. Wahnich

Ed. Agone - Comité de vigilance des usages publics de l'histoire

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commentaires

Francdorian 02/09/2009 17:14

Je confirme que "ceux qui se réclament aujourd'hui à hauts cris de Jaurès ne sont que des usurpateurs, peu scrupuleux de véracité historique, qui mangent à tous les râteliers pour obtenir quelques bulletins supplémentaires dans les urnes."Cet été à Figeac,  Lot (à l'occasion du festival de théâtre) j'ai vu une pièce formidable intitulée "La valise de Jaurès" écrite à partir des principaux discours de cet homme également formidable ! Tout y était : un magnifique plaidoyer contre le capitalisme, pour le socialisme, contre la peine de mort ! Tout est tellement d'actualité, la pièce a été très applaudie.Moi aussi j'ai eu envie de mieux connaître ce Jaurès tellement humain et tellement dans le vrai qu "ils" ont du l'assassiner...Je suis vraiment heureuse que d'autres partagent mon point de vue. Et tant pis pour les ennuis n'est-ce-pas ?

Yohan 06/09/2009 16:58


Oh, je ne pense que nous risquons beaucoup d'ennuis à réhabiliter Jaurès face aux utilisations faire par les communicants. Je note le titre de la pièce, au cas où...
Sur Jaurès, il y a également le très bon Découvertes Gallimard de Madeleine Reberioux.


Emmyne 13/05/2009 22:17

Je n'avais pas mis de commentaire à ma première lecture de ton billet, mais je l'ai noté en rouge celui-ci.

Yohan 13/05/2009 22:54


Si ce billet a réussi à faire une lectrice de ce très bon ouvrage (à prendre un peu comme un dictionnaire historique), tu m'en vois ravi !!!


Laurence 12/05/2009 13:53

Fred et Omar sont les deux commédiens qui écrivent et jouent "le service après vente" sur Canal +. Ils ont notamment un personnage récurrent qui vient critiquer la politique gouvernementale (ou devrais-je dire présidentielle). A chaque fois, il s'entend répondre : "oulala, tu vas avoir de gros ennui toi !!"

Yohan 12/05/2009 14:15


Merci de ces éclaircissements. Je connais un peu Omar et Fred, mais pas assez pour connaitre tous leurs personnages.


Laurence 10/05/2009 17:51

Mode "Fred et Omar" : oulala... tu vas avoir des ennuis.... :-D

Yohan 12/05/2009 13:43


Je ne vois pas trop ce que tu entends par "Fred et Omar", mais meme pas peur des ennuis !!!