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4 mai 2008 7 04 /05 /mai /2008 07:12

Ma contribution pour le crossover de Thom a pris du retard, mais la voici enfin.  Merci Thom pour le mois de rab !

 

Voici donc un billet sur le texte de Stig Dagerman et son interprétation par les Têtes Raides.  Cela fait plusieurs albums que les Têtes Raides mettent en musique ou reprennent le texte d’un écrivain français ou étranger.  Mais celle présente sur leur dernier album est une oeuvre magistrale.

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier est un texte d'une dizaine de pages. Ce texte a été écrit en 1952, et est le dernier ouvrage publié du vivant de l'auteur suédois, qui se suicide deux ans plus tard. Ce texte est sombre, et interroge notre relation à la vie terrestre, et aux petits plaisirs que nous y trouvons, aux "consolations" qui rythment notre existence. Dans ce texte magnifique, Dagerman expose la fatuité de la vie, du travail, de l’écriture, et s’insurge contre ce que l’homme a fait de sa vie : un moment de labeur. Pas de complaisance de la part de l'auteur envers ses congénères ni envers lui-même, comme vous pouvez le voir dans le petit extrait ci-dessous.

« Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, ou du vent qu’il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n’a le droit d’exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n’est pas le devoir avant tout, mais la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l’on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome. »


Dix pages lues pour un lecteur lambda, cela fait vingt minutes de musique pour les Têtes Raides, puisque le texte est lu dans son intégralité sur CD … et sur scène ! Et c’est une performance extraordinaire. Pendant vingt minutes, ce texte pessimiste nous emporte dans un autre univers, où l'auditeur est bercé par une musique lancinante avant que les saxophones ne fassent monter la rage et la colère. Une première fois, l'orchestre semble prendre l'ascendant sur le conteur, avant de se calmer. Puis c'est une rage terrible qui s'empare de tous les instruments, et qui laisse le spectateur ébahi. 

 

Ce texte mis en musique par les têtes raides est l’un de leur plus grands morceaux. Et avoir le culot de le jouer en intégralité sur scène est une preuve de leur intégrité artistique. Et un groupe qui commence un concert par le mot "Merde" ne peut être qu'un groupe formidable !


Petit historique des autres adaptations des Têtes Raides


A ma connaissance, la première adaptation est celle d’un poème de Robert Desnos, « L’amour tombe des nues », sur leur album Le bout du toit. Cette chanson met en scène une sorcière condamnée au bûcher, et qui parvient à y échapper grâce à une averse bienvenue (un peu comme Tintin et son éclipse de soleil !). Et tous ses détracteurs finissent par tomber sous le charme de cette sorcière, nue sur le bûcher. Une très jolie mise en musique de ce poème de Desnos.


Ils reprennent ensuite un texte de Kateb Yacine dans Chamboultou, « Dans la gueule du loup ». Ce texte est un coup de gueule de Yacine, écrivain algérien, sur le silence des français qui ont assisté aux répressions des manifestations des algériens, en les renvoyant à leurs propres révolutions. Dans l’album suivant, Gratte Poil, c’est un poème de Norge, poète belge, qui est mis en musique. « Ennemis » traite des relations avec les étrangers, ici entendus comme ceux qui ne sont pas du même village.


C’est ensuite Philippe Soupault, poète proche de Breton, qui est l’objet d’un montage sur l’album Qu’est-ce qu’on se fait chier. Les auteurs sont partis de différents textes de Soupault pour effectuer un montage sonore à partir de ces extraits. C’est déroutant au premier abord, mais cela me touche à chaque fois.


Pour l’album Fragile, ils ont repris une chanson de Boris Vian, « Je voudrais pas crever ». Dans un son plus électrique, cette chanson montre la révolte face à une vie trop courte, enfermée dans des convenances et un manque de curiosité. Ci-dessous un extrait plutôt "doux" de la chanson en question.


« Je voudrais pas crever

Sans savoir si la lune

Sous son faux air de thune

A un côté pointu

Si le soleil est froid

Si les quatre saisons

Ne sont vraiment que quatre… »

Comme vous l’avez certainement constaté, les choix des textes à adapter sont très cohérents : des textes critiques envers la société, ou des poèmes surréalistes, qui sont à leur manière aussi des espaces de contestation.


Je peux donc que vous inciter à découvrir ces textes, en particulier le premier cité, soit sur le dernier disque des Têtes raides, soit sur papier. Et j’espère qu’ils continueront longtemps à mettre en musique d’aussi beaux textes.

 

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dargerman

Traduit du suédois par Philippe Bouquet

Ed. Actes Sud

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commentaires

jdm 05/05/2008 23:08

Un album remarquable des 'Têtes raides', je n'ai autrement qu'une compilation.

_Consolation_, une plage de cette durée rappelle (et renchérit sur) Higelin, _Alertez les bébés_.

Je ne connaissais pas le livre, mais l'association est bien dans l'esprit du crossover.

'Les Têtes raides' montrent, comme il me plaît, qu'on peut dire quelque chose en chantant et que ce soit de la musique avant toute chose.

_Je suis un ouvrier, expulsez-moi_ n'est pas un slogan, c'est du même ordre que _Poète ! vos papiers !_

Yohan, tu étais dans les favoris de mon navigateur, tu seras dans les blinks.

Yohan 07/05/2008 09:57



Je suis flatté de figurer dans tes blinks ;-)
Je ne connais pas beaucoup Higelin des débuts, mais il est vrai qu'on peut y voir un lien de parenté (d'après ce que j'en connais bien entendu).
Et je ne peux que te conseiller le livre (qui est le livret de la chanson des tetes raides, puisqu'ils reprennent le texte en intégralité)



Levraoueg 04/05/2008 14:47

"En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier" (S.D.) Et quelle meilleure consolation que la littérature, la musique, l'art... Joli billet

Yohan 07/05/2008 09:53


Merci !
Mais justement, Dagerman explique dans son texte que ces activités ne sont que des consolations provisoires, et qu'elles ne pourraient pas à elle seule donner un sens à l'existence.


Thom 04/05/2008 13:40

On pourrait même pousser jusqu'à y voir une cohérence des têtes avec elles-mêmes, les texte de Christian Olivier étant très influencés par l'école surréaliste. Très chouette billet, Yohan, sur un groupe que j'apprécie particulièrement et depuis bien des années :-)

(pour la date...tu avais prévenu que tu serais du dernier bateau :D)

Yohan 07/05/2008 09:52


J'avais vu que tu as cité cette chanson dans un de tes juke-box. Je me doutais que cela te plairait.
Et pour l'aspect surréaliste, il est vrai qu'ils n'ont rien à envier à certains auteurs se réclamant de ce courant !


Laurence 04/05/2008 09:04

Merci Yohan pour ce billet. Je ne connaissais ni le texte d'origine, ni la chanson des têtes raides (oui, je sais, j'ai de grosses lacunes musicales). Du coup, j'ai maintenant très envie de découvrir les deux. ;)

Yohan 06/05/2008 21:50


Mais c'est justement l'occasion de combler ces lacunes ;-)
Et si elles sont musicales, elles ne sont pas souvent littéraires, tes lacunes.